Michel Legrand : "Avec Jacques Demy, on était comme deux frères nés ensemble et pour les mêmes raisons"

Par @Culturebox
Mis à jour le 03/10/2017 à 18H14, publié le 03/10/2017 à 17H57
Michel Legrand en mars 2017 à la Salle Pleyel.

Michel Legrand en mars 2017 à la Salle Pleyel.

© SADAKA EDMOND/SIPA

Cinquante ans après la sortie des "Demoiselles de Rochefort", Michel Legrand a offert au Grand Rex une "Suite Orchestrale des Demoiselles", un concert composé de tous les thèmes du film. Et à Culturebox, une jolie conversation pour partager son souvenir du grand cinéaste disparu en 1990.

A 85 ans, l'oeil vif et l'humeur primesautière, Michel Legrand a gardé intacte la mémoire de ses trente années de collaboration tant professionnelle qu'amicale avec Jacques Demy. "L'une des plus belles rencontres humaines et professionnelles de mon existence" assure-t-il. Au cours d'une conversation enregistrée pour France 3 avec Pascale Conte et Laetitia Harper le 27 Septembre 2017, il ne s'est pas fait prier pour faire revivre son ami cinéaste disparu prématurément en 1990.

"On s'est beaucoup aimés avec Jacques. Il aimait ce que j'écrivais, j'adorais ce qu'il tournait. On était comme deux frères nés ensemble et pour les mêmes raisons. On était passionnés par les comédies musicales américaines, on adorait Gene Kelly, on adorait tous ces grands danseurs, acteurs, chanteurs qui savaient tout faire...", raconte Michel Legrand.

De l'allégresse en alexandrins

"Les demoiselles de Rochefort", 1967. Trois ans après "Les Parapluies de Cherbourg", un film entièrement chanté dans une trame volontiers sombre et un triomphe inattendu, les deux compères sont décidés à ne pas refaire la même chose. Au coeur des Trente Glorieuses, dans un climat propice au divertissement, le cinéaste écrit - en alexandrins ! - l'histoire de deux soeurs jumelles vivant à Rochefort et attendant le prince charmant. Il filme les jeux de l'amour et du hasard dans une ville portuaire repeinte aux couleurs de sa fantaisie en bleu. Et il demande une partition euphorisante, pleine d'allégresse au compositeur dont l'inspiration naturelle est plutôt lyrique voire dramatique. Lequel compositeur doit donc se faire violence pour accoucher des thèmes entrainants imposés par le sujet.

Sur les dialogues en alexandrins de Jacques, Michel propose dix, vingt, voire quarante mélodies jusqu'à ce que, après élimination, les deux artistes arrivent à la version qui les met d'accord. Le résultat : "Les Demoiselles de Rochefort", une comédie musicale enchanteresse magnifiée par la partition de Michel Legrand. Et avec des pointures du genre : Gene Kelly et George Chakiris, deux comédiennes débutantes, soeurs à l'écran comme dans la vie, Françoise Dorléac et Catherine Deneuve, mais aussi Jacques Perrin, Michel Piccoli et Danielle Darrieux. Cette dernière sera la seule à chanter véritablement !

Des chansons devenues des standards

Reçu comme un film joyeux et léger dont la parade de couleurs en conserve, un demi-siècle après sa sortie, l'aspect à la fois pop et kitsch, "Les Demoiselles de Rochefort" ont connu un succès immense. Une version anglaise avait même été enregistrée à l'époque. Bien qu'elle n'ait été éditée qu'en 2013, aux Etats Unis où le film n'est sorti qu'en version originale sous-titrée, donc en diffusion limitée, certains de ses airs ont passé les années comme "La chanson de Maxence" devenue sous la plume talentueuse de Alan et Marilyn Bergman "You must believe in spring", un standard du jazz et de la pop.

Les mystères de la création

Entre technique et inspiration, Michel Legrand n'a toujours pas compris comment nait une mélodie. Igor Stravinski, rencontré à l'époque où il était encore l'élève de Nadia Boulanger, lui avait affirmé "Quand on est un vrai créateur, on ne sait jamais très bien ce que l'on fait." Avec les années, il a fini par trouver un équilibre entre le jazz, sa découverte fondamentale à l'âge de 25 ans et le romantisme, sa nature profonde. Etre musicien pour lui, c'est être de toutes les cultures, de toutes les époques, de toutes les nationalités. Tout au long de son itinéraire "en chanté", il a souhaité diversifier les plaisirs musicaux quitte à déconcerter, voire à se tromper, mais en gardant intacte l'âme du jeune étudiant découvert en 1952 par Jacques Canetti.
Michel Legrand en répétition pour son concert au Grand Rex en octobre 2017, peu avant de nous avoir accordé une interview. 

Michel Legrand en répétition pour son concert au Grand Rex en octobre 2017, peu avant de nous avoir accordé une interview. 

© Michel Vial
Malgré les années et le métier, les doutes l'emportent-ils toujours chez lui sur les certitudes ? "Dans tout ce que j'ai écrit sans bien savoir ce que je faisais comme disait Stravinski, quand on ne sait pas très bien ce qu'on fait, on ne peut pas être satisfait. Alors il me semble que c'est le mieux que je pouvais faire, c'est tout. On ne va jamais au-delà, on est sûr de rien, et c'est bien."

Rien n'est grave dans les aigus

"Rien n'est grave dans les aigus" comme le proclame le titre de son autobiographie publiée en 2013 au Cherche Midi. La part de lumière l'emportera toujours sur celle de l'ombre.

Un demi-siècle après leur naissance, "Les Demoiselles de Rochefort" imaginées par Jacques Demy et mises en musique par Michel Legrand exaltent toujours la vie et la bonne humeur. Et les notes recréées sous les doigts agiles du compositeur composeront longtemps encore une mélodie du bonheur.