"L'insulte" : un film libanais s'attaque aux tabous de la guerre

Par @Culturebox
Publié le 14/09/2017 à 16H17
Le réalisateur de "L'insulte" de Ziad Doueiri lors du festival international du film à Marrakech en 2012

Le réalisateur de "L'insulte" de Ziad Doueiri lors du festival international du film à Marrakech en 2012

© BOYER ETIENNE/SIPA

Vingt-sept ans après avoir pris fin, la guerre civile est revenue hanter les Libanais le temps d'une soirée avec le film de Ziad Doueiri, "L'insulte". Visionné le 13 septembre en avant-première à Beyrouth dans des salles combles, le film dépeint avec un réalisme inédit les tabous du conflit.

Le Franco-libanais, qui a quitté le Liban pour les Etats-Unis en pleine guerre civile (1975-1990), s'attaque avec "L'Insulte" pour la deuxième fois au thème de ce conflit, après West Beirut (1998, prix François Chalais). "La division de Beyrouth entre Est et Ouest est restée vive dans ma mémoire malgré la fin de la guerre et la réunification de la capitale", explique Ziad Doueiri dans un entretien à l'AFP.
L'Insulte, produit par la Française Julie Gayet, est l'histoire d'une simple querelle de rue dans le Liban d'aujourd'hui entre Tony, Libanais et nationaliste chrétien, et Yasser, un réfugié palestinien. La bagarre devient une affaire nationale, ravivant les divisions qui ont déclenché le conflit. Dans les années 1970, l'établissement de factions armées palestiniennes au Liban était rapidement devenue la pomme de discorde dans ce petit pays. La guerre oppose au départ milices chrétiennes et factions palestiniennes, avant de dégénérer en conflit armé entre chrétiens d'une part et musulmans et factions de gauche favorables à la cause palestinienne de l'autre.

Des tabous brisés

"Aucune faction ne peut dire qu'elle seule a été persécutée, qu'elle seule a été lésée ou qu'elle seule a versé du sang durant la guerre", assure Ziad Doueiri." Je suis entré autant que j'ai pu dans l'Histoire, mais sans exagérer". Dans le film, Tony, incarné par l'acteur libanais Adel Karam  lance "Sharon aurait dû vous annihiler", à l'adresse du Palestinien Yasser (Kamel el-Bacha). Une référence au massacre dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila (1982), perpétré par des milices chrétiennes. Tony, lui, est traité de "chien sioniste" : un autre tabou de la guerre au Liban lorsque des factions chrétiennes ont collaboré avec l'Etat hébreu pour repousser la menace que représentaient les Palestiniens pour le Liban. Dans l'Insulte, les Libanais n'ont pas encore tourné la page de la dissension. A son avocat qui lui demande s'il prendrait les armes aujourd'hui, Tony réplique "on est toujours en guerre".

Les réconciliations d'après-guerre

Le film a été salué par les critiques libanais car il aborde de manière franche et sans clichés le thème de la réconciliation, dans un pays où il n'y jamais eu après la guerre d'enquête officielle, de travail de mémoire ou de commissions nationales de réconciliation. L'Insulte, ou "Procès N°23" dans la version originale en arabe, "ouvre des chapitres interdits dans la mémoire collective des Libanais", affirme à l'AFP le critique de cinéma Nadim Jarjoura. Mais au-delà de la division, le film "explore la nécessité de la réconciliation avec soi-même, sans laquelle il n'y a pas de réconciliation avec autrui", poursuit-il. "Il faut revenir au passé pour pouvoir en sortir". Le script du film, qui commence dûment par une insulte, est d'une audace rarement ressentie dans le cinéma libanais abordant la guerre.

Si les séquelles sont encore vivantes, le chemin vers le purgatoire est possible, semble suggérer le film, avec les personnages se rapprochant au fil du scénario. Un silence empreint d'émotion s'installe dans la salle à la fin du film, avant que les langues ne se délient.