Guerre anti-drogue aux USA : un doc dénonce une vaste manipulation

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 23/01/2012 à 16H10
"The House I Live In", documentaire de Eugene Jarecki

"The House I Live In", documentaire de Eugene Jarecki

© Eugene Jarecki

Un documentaire en compétition au festival du cinéma indépendant de Sundance s'attache à démontrer que la guerre menée contre la drogue depuis 40 ans par les Etats-Unis cache en réalité une guerre sociale. Pour l'Américain Eugène Jarecki, réalisateur de "The House I Live In" (La maison dans laquelle je vis), tout au long de son histoire, l'Amérique "a utilisé les lois anti-drogue comme des outils de persécution de minorités vues comme une menace à l'ordre économique et social".

La guerre lancée il y a 40 ans est un échec
La "guerre contre la drogue" est une expression inventée par le président Nixon. Lancée en 1971, cette guerre s'avère 40 ans plus tard un échec total, constate Eugène Jarecki, qui avait remporté le Grand Prix du documentaire à Sundance en 2005 avec "Why We Fight".

Cette guerre, qui a coûté selon lui "un milliard de milliards de dollars" en 40 ans, s'est traduite par "un déploiement sans précédent des forces de l'ordre et a conduit à 45 millions d'arrestations". Mais elle n'a ni réduit l'approvisionnement, ni la vente ni la consommation de stupéfiants. Pire, les drogues n'ont jamais été aussi bon marché et aussi disponibles qu'aujourd'hui outre-Atlantique.

Pour le réalisateur, la guerre contre la drogue constitue "l'une des tragédies de la justice criminelle américaine. Et vous découvrez que les racines de cette tragédie sont bien plus profondes que vous ne l'imaginiez".

Le film "The House I Live In", qui aborde le problème de la drogue à travers tous ses aspects et tous ses acteurs - dealers, consommateurs, travailleurs sociaux, policiers, juges et politiciens - offre aussi un éclairage historique sur la question.

Historiquement, les Chinois de Californie ont été les premiers visés avec la guerre à l'opium
On constate alors que les Etats-Unis n'avaient pas attendu Nixon pour s'attaquer au problème de la drogue... si tant est qu'il en fut un: au 19ème siècle, par exemple, fumer l'opium était légal. Et ses plus gros consommateurs étaient les femmes blanches d'âge moyen.

Pourtant, quand la Californie décide - cavalier seul aux Etats-Unis - de légiférer contre l'opium, "les seuls que l'on retrouve en prison, ce sont les Chinois", consommateurs réguliers mais non majoritaires, observe M. Jarecki. En réalité, "ce n'était pas une loi contre la drogue, mais contre un groupe de personnes liées à la drogue", ajoute-t-il.

Elle a surtout permis à la Californie - qui abritait la plus grande communauté sino-américaine - de "mettre en prison les travailleurs chinois", accusés de "prendre le travail des Américains".

Les Mexicains visés avec la guerre à la marijuana puis les Afro-américains avec le crack
Le même scénario se répètera avec la marijuana - associée aux Mexicains - et la cocaïne. Au début du 20e siècle, "la cocaïne était acceptée et largement utilisée par les classes moyennes et dirigeantes", avant d'être "soudainement associée aux Noirs", souligne M. Jarecki. "La drogue était le prétexte pour faire croire que ces gens étaient une menace pour la société".

"L'Amérique, tout au long de son histoire, a utilisé les lois anti-drogue comme des outils de persécution de minorités vues comme une menace à l'ordre économique et social", estime le cinéaste.

Le phénomène s'est encore amplifié à la fin du 20e siècle, avec l'apparition du crack. "Au niveau fédéral, 90% des personnes inculpées pour des affaires crack-cocaïne sont Afro-Américains", alors qu'ils représentent une part minoritaire des consommateurs. 

"Ce n'est pas un accident, mais un système" contre les pauvres
"Ce n'est pas un accident, c'est un système", affirme le documentariste. Un système qui évolue: il est aujourd'hui moins régi par une logique de race que par une logique de classe. Car "le principal dénominateur commun des personnes touchées par la guerre contre la drogue, c'est qu'elles sont pauvres", observe M. Jarecki.

Lueur d'espoir, le système est tellement imparfait qu'il est de plus en plus critiqué, en son sein même. A l'instar de ce juge fédéral, obligé par la loi à condamner à 20 ans de prison un jeune Noir pour la possession de quelques grammes de métamphétamines. "Les lois que je dois appliquer son injustes et je ne les approuve pas", dit-il face à la caméra.

La 30e édition du festival du film indépendant de Sundance se tient dans l'Utah (USA) jusqu'au 29 janvier