William Friedkin : le réalisateur de « L’Exorciste » met le feu à Deauville

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 30/08/2012 à 15H44
William Friedkin à la Mostra de Venise en 2011 pour la présentation de son film "Killer Joe"

William Friedkin à la Mostra de Venise en 2011 pour la présentation de son film "Killer Joe"

© TIZIANA FABI/AFP

Cinéaste à la réputation sulfureuse, William Friedkin se voit rendre un hommage, oh combien mérité, en ce 38e Festival du Cinéma Américain de Deauville, à l’occasion de son nouveau film, « Killer Joe », projeté en avant-première, avec Matthew McConaughey ; un thriller dont le réalisateur de « French Connection » a le secret.

Des débuts précoces
Né en 1935 (bien qu’il soutiendra des années être né en 1939) à Chicago (Illinois-USA), William Friedkin est issu d’une famille modeste et flirtera un temps avec la petite délinquance. Son oncle Harry Lang est un célèbre flic de la ville, tant pour ses hauts faits que sa corruption (Friedkin n’hésite pas à le qualifier de mafieux), et qui devra démissionner.

Un prélude qui l’influencera fortement dans ses nombreux et talentueux thrillers et autres films, où ses personnages sont marqués par une ambivalence psychologique proche de la schizophrénie, thème qu’il abordera de plein front dans son magistral « Bug ». Son nouveau polar, "Killer Joe", présenté à Deauville, n'est-il pas l'histoire d'un flic qui mène une double vie de tueur à gages ?

"Killer Joe", le nouveau Friedkin : bande-annonce

De William Friedkin (USA, interne aux moins de 12 ans et avertissement publics sensibles), avec Matthew McConaughey, Emile Hirsch – 1h42   Lire la critique

Bac en poche, il entre comme coursier en 1953 à la chaîne de télévision locale, avant d’y réaliser entre 1956 et 1964 plus de 2000 émissions et dramatiques dont le dernier épisode de la célèbre série « Alfred Hitchcock présente » où, sur le plateau, il se fera reprocher par le réalisateur de « Psycho » de ne pas porter de cravate.

Roaring sixties
L’expérience télévisuelle de Friedkin l’ouvre au documentaire. Parmi ses réalisations, « The People Versus Paul Crump » remporte en 1962 le Golden Gate Award du meilleur film au Festival de San Francisco. Brûlot contre le système judiciaire américain, le film ne sera pas diffusé à l’antenne, mais sauvera l’assassin présumé Paul Crump de la chaise électrique. Des années plus tard, Friedkin, toujours en rapport avec le prisonnier condamné à la perpétuité, apprendra par sa bouche qu’il était bien l’assassin. Une expérience qui va fortement perturber le cinéaste et qui le poussera à sortir en 1987 « Le Sang du châtiment », autour d’un serial killer et la peine de mort.

Jeanne Moreau (G) lors de son mariage à Paris avec William Friedkin (C), accompagnés d'Agnès Varda (D)

Jeanne Moreau (G) lors de son mariage à Paris avec William Friedkin (C), accompagnés d'Agnès Varda (D)

© AFP
 

William Friedkin réalise son premier long métrage en 1966, « Good Times », une comédie musicale avec Sonny et Cher, immenses vedettes de l’époque. Le cinéaste ne travaillera désormais plus que pour le cinéma pendant des années, mais reviendra à la télévision pour réaliser plusieurs épisodes de séries, policières et fantastiques, ses domaines de prédilection.

Il enchaîne avec deux films en 1968, « The Night they Raided Minsky’s » et « The Birthday Party », sur un scénario d’Harold Pinter d’après sa pièce. Les trois premiers films de Friedkin restent inédits en France. En 1970, « Les Garçons de la bande » marque ses premières anicroches avec la communauté gay américaine. Elles se renouvelleront en 1980 lors de la réalisation de « Cruising ».

1972, l’année de l’Oscar, 1973, l’année du diable
Premier grand succès de William Friedkin, « French Connection » (1971) marque une date dans l’histoire du cinéma. Avec sa formidable distribution, Gene Hackman, Roy Schieder, Fernando Rey, Marcel Bozzuffi, le film révolutionne le polar en l’ancrant dans la ville, ici New York, avec un réalisme que le cinéaste a déduit de son expérience de documentariste. Sa poursuite en voiture sous le métro aérien reste un morceau de bravoure qui demeure dans toutes les mémoires.

La bande-annonce de "French Connection" (en anglais) :

Le film reçoit cinq Oscars en 1972, dont ceux de meilleur film et de meilleur réalisateur. Succès international, « French Connection » permet à Friedkin d’avoir les coudées franches pour son prochain projet. Il décide d’adapter le roman de William Peter Blatty, « L’Exorciste », l’histoire d’une fillette possédée par le démon.

Le film fera l’effet d’une bombe et alimentera les gazettes pendant des mois sur les circonstances de son tournage, les traumatismes encourus par sa jeune actrice, Linda Blair, et les accidents lors de ses projections en salles (vomissements, crises cardiaques, accouchements prématurés…) « L’Exorciste » est également une date dans l’histoire du cinéma.

La bande-annonce de "L'Exorciste" (version 2001) :

C’est la première fois qu’une major (Warner Bros.) produit un film fantastique horrifique. Très réaliste, ancré dans le monde contemporain, il est devenu dès sa sortie un classique du genre. Efficace encore aujourd’hui, sa ressortie avec un nouveau montage en 2000 a engendré les deuxièmes meilleures recettes de l’année pour Warner. Depuis « L’Exorciste », plus aucun film fantastique ne se fait comme avant.

Passage à vide
Ayant toujours carte blanche, William Friedkin se lance dans le remake du classique français « Le Salaire de la peur » d’Henri-Georges Clouzot avec Charles Vanel et Yves Montant. Il revient à la source romanesque de Georges Arnaud, son film, « Sorcerer », n’ayant pratiquement plus rien à voir avec son modèle de 1953. Il reprend Roy Scheider dans le casting auquel il adjoint le Français Bruno Cremer.

Le tournage dans la jungle s’avère apocalyptique, tout comme son échec commercial. Sorti en 1977, l’année de « La Guerre des étoiles », personne ne se déplace pour aller voir deux péquenots embourbés sous les pluies tropicales. Mystique, le film évoque « Aguire » de Werner Herzog et reste l’un des meilleurs du réalisateur, malheureusement introuvable en DVD (sauf en zone 1).

La bande annonce de "Sorcerer" (en anglais) :

Friedkin ne renouvellera plus ses deux succès précédents. « Têtes vides cherchent coffres plein » (avec Peter Falk en 1978), comédie autour du braquage de la Brink’s en 1950 (considéré comme le casse du siècle), ne trouvera pas son public. En 1980, le tournage de « Cruising » avec Al Pacino, sur l’immersion d’un inspecteur dans le milieu homo-sado-maso newyorkais pour débusquer un serial killer, lui vaut d’être boycotté par toute la communauté gay qui fait campagne contre lui, comme contre le film.

La bende-annonce de "Cruising" (en anglais) :

En 1983, « The Deal of the Century », comédie sur le trafic d’armes, avec Chevy Chase, Sigourney Weaver et Gregory Hines, ne sortira qu’en vidéo en France.

Noir, c’est noir
En 1985, “To Live and Die in L. A.” (stupidement titré en France “Police fédérale Los Angeles” s’avère un grand cru, renouant avec l’inventivité de « French Connection ». Le film sera récompensé du Grand Prix du Festival du film policier de Cognac. Tuant son personnage principal un quart d’heure avant la fin, « To Live and Die in L. A. » introduit la période la plus sombre du metteur en scène.

"Police Fédérale Los Angeles" : la bande-annonce (en anglais) :

Il enchaîne en 1987 avec « Le Sang du châtiment » (« Rampage »), film cerveau autour de la peine de mort, où Friedkin, qui se dit favorable à son maintien, ne fait cependant aucun prosélytisme dans ce sens, se limitant à poser la question, à travers un fait divers où un tueur en série arrêté puis évadé récidive, alors que l’Attorney chargé de l’affaire perd sa fille. Etrange film, dérangeant et puissant, il fera l’objet d’un remontage par son auteur, inédit en France.

La bande-annonce du "Sang du chatiment" (en anglais) :

« Le Sang du châtiment » est encore un échec commercial, tout comme « La Nurse » en 1989, où Friedkin renoue avec le fantastique avec l’évocation d’un paganisme contemporain où une nurse pratique des sacrifices humains. Torturé Friedkin ?

Cinéaste infatigable
Malgré ses échecs, William Friedkin n’en finit pas de tourner. Ses succès, il les trouve à la télévision pour laquelle il tourne les deux segments de « The C.A.T Squad » et parmi les meilleurs épisodes de « La Cinquième dimension » et des « Contes de la crypte ».

Il réalise pour le cinéma en 1993 un vieux rêve, « Blue Chips », sur son sport favori, le basket. Avec Nick Nolte dans le rôle d’un entraîneur en perte de vitesse qui se compromet pour renouer avec son succès passé, le film est un peu une métaphore sur la carrière du réalisateur.

La bande-annonce de "Blue Chips" (en anglais) :

En 1995, Friedkin suit le mouvement du thriller érotique initié par « Basic Instinct », avec « Jade ». Le film ne retient guère l’attention, sauf une paradoxale scène de poursuite en voitures, où le cinéaste se parodie, puisque celle-ci se déroule à une lenteur extrême, en raison de l’encombrement des rues par les passants.

Après deux films autour des forces armées américaines où se retrouvent Tommy Lee Jones, « L’Enfer du devoir » (2000) et « Traqué » (2002), William Friedkin renoue en 2006 avec la puissance d’une mise en scène traumatique qui lui est coutumière en adaptant la pièce éponyme « Bug » de Tracy Letts. Huis-clos tout en crescendo, le film laisse pantois devant une telle progression narrative où un inconnu contamine une jeune femme, en la convaincant que sa schizophrénique apparente est en fait la vraie réalité. Apocalyptique.

La bande-annonce de "Bug" :

C’est encore Tracy Letts qui signe le scénario de son dernier film « Killer Joe » (sortie 5 septembre), présenté au Festival de Deauville. Friedkin y renoue avec le thriller en y incorporant une dose d’humour, comme il a su le faire par le passé. Tournant toujours pour la télévision (« Les Experts »), à 77 ans, William Friedkin vient de passer devant la caméra auprès de Richard Gere, Suzanne Sarandon et Tim Roth, dans « Arbitrage » de Nicolas Jarecki.