"Red carpet" : à défaut de salle de cinéma permanente, Gaza fait son festival

Par @Culturebox
Mis à jour le 15/05/2016 à 17H46, publié le 15/05/2016 à 17H42
A Gaza on a déroulé le tapis rouge... 

A Gaza on a déroulé le tapis rouge... 

© MOHAMMED ABED / AFP

A Gaza, il n'y plus de salle de cinéma depuis à peu près vingt ans. Alors pour permettre aux familles de goûter à la projection d'un film sur grand écran, depuis le 12 mai, et pendant cinq jours, un festival appelé "Red Carpet" diffuse douze films et documentaires et sept films d'animation.

Le petit écran ou YouTube comme seule fenêtre sur le monde

Lorsqu'il était  jeune, Abou Raëd, 50 ans, allait "tous les week-ends, en famille, au cinéma Nasr de Gaza", explique-t-il. Aujourd'hui, cette salle a disparu, comme les autres cinémas de l'enclave palestinienne, laissés à l'abandon ou partis en fumée. Les dix salles en fonctionnement dans la bande de Gaza ont été fermées en  1987 quand a éclaté la première Intifada. La moitié a rouvert en 1995 quand l'Autorité palestinienne s'est installée dans l'enclave mais des jets de grenades incendiaires par des islamistes radicaux ont entraîné leur fermeture. Finies les sorties en famille pour voir la dernière romance égyptienne ou les super-productions musicales de Bollywood qui inondent le monde arabe depuis des décennies. A chaque tentative, les autorités, tenues depuis près de dix ans par le mouvement islamiste Hamas, ont refusé les réouvertures.

Du coup, les enfants d'Abou Raëd, professeur d'histoire dans l'une des nombreuses écoles de l'ONU, n'ont jamais vu un grand écran. Pour eux comme pour le 1,9 million de Gazaouis, la seule option pour visionner des films est de se rabattre sur YouTube, dernière fenêtre sur le monde dans le petit territoire coincé entre l'Egypte, la Méditerranée et  Israël, sous blocus israélien depuis 10 ans et tenu d'une main de fer par le Hamas.Télévisions, tablettes ou même téléphones portables, la taille des écrans à Gaza s'est sensiblement réduite. Mais, explique Souhad, la vingtaine, "on n'a  pas d'autre choix".
A l'intérieur de la salle du festival "Red carpet" de Gaza.

A l'intérieur de la salle du festival "Red carpet" de Gaza.

© MOHAMMED ABED / AFP

Un tapis rouge déroulé à Gaza

Avec son mari Saher, elle a pu voir un film sur grand écran. Un événement rare à Gaza pour lequel les organisateurs ont déroulé un long tapis rouge dans la ville. Le temps d'un festival - douze films et documentaires et sept films d'animation sur cinq jours, les Palestiniens vivent "Cannes avec une petite touche gazaouie", se réjouit Hadaya, étudiante de 19 ans qui se pavane sur le tapis rouge avec ses amies.

Une fois le film lancé, plus d'un millier de paires d'yeux se tournent vers l'écran. Le public réagit et commente -parfois bruyamment - chaque  rebondissement du film, un biopic sur l'enfant du pays Mohammed Assaf, jeune chanteur sorti de son camp de réfugiés pour gagner l'émission de télé-crochet  Arab Idol au Liban. Saher se réjouit d'avoir profité de "l'opportunité de voir enfin un film ailleurs qu'à la maison". "Mais le son et l'éclairage, ça n'allait pas, et il y avait beaucoup de bruit dans la salle" aménagée en cinéma pour l'occasion, déplore-t-il.

"Ça suffit, on a besoin de respirer"

Pour Khalil al-Mozian, réalisateur et directeur du festival placé sous le  slogan "On a besoin de respirer", on est encore loin d'une vraie séance de cinéma et de la sensation d'évasion qu'il voudrait offrir à ses compatriotes. Pendant toute la durée du film, la lumière a dû rester allumée "pour éviter tout problème alors qu'hommes et femmes sont mélangés", expliquent des employés, qui préfèrent rester anonymes. La mixité a également empêché le festival d'organiser des projections en plein air, poursuit Khalil al-Mozian. Il y avait l'espace pour accueillir les écrans et les plus de 10.000 festivaliers mais le ministère de la Culture à Gaza a  refusé.

Lors de l'ouverture du festival, Khalil al-Mozian a lancé au public : "J'aurais voulu tenir ce festival en plein air ou au cinéma Nasr", aujourd'hui un bâtiment laissé à l'abandon, dont les murs blancs s'encrassent lentement et  dont ne subsiste que le nom inscrit en lettres capitales latines bleues. Et d'ajouter: "Dix ans qu'on est sous blocus, ça suffit, on a besoin de respirer. Hamas, on est fatigués, on veut un peu de liberté" à Gaza, ravagée  depuis 2008 par trois guerres et noyée dans le marasme économique et politique.

Dans le centre de Gaza, des vestiges témoignent encore de "la belle époque"  qu'a connue Abou Raëd : le cinéma Samer, le plus vieux de la ville ouvert en 1944, finit de s'effondrer doucement. Houria, le grand cinéma du sud de la  bande de Gaza, à Khan Younès, a été remplacé par un centre du livre islamique. N'en déplaise "aux esprits réactionnaires", il faut rouvrir les cinémas, martèle Abou Raëd. Car, au-delà du plaisir des spectateurs, "produire des films, c'est aussi faire connaître la cause palestinienne".