Nicolas Duvauchelle, instinct animal

Par @Culturebox
Mis à jour le 25/02/2016 à 02H41, publié le 24/02/2016 à 21H01
Nicolas Duvauchelle le 15 février à Paris

Nicolas Duvauchelle le 15 février à Paris

© Boris Courret

Voilà quelques années que sa belle gueule cabossée hante le cinéma d'auteur français. Dans "Je ne suis pas un salaud", sorti mercredi en salles, Nicolas Duvauchelle joue, encore, un mec paumé, qui va perdre pied. Totalement. Rencontre avec un acteur qui refuse, malgré tout, d'être cantonné.

"Faut que je fume une clope là, j'arrive", nous lance, de sa voix rauque, Nicolas Duvauchelle. Il est 18h. Le visage blafard, les yeux cerclés, l'acteur de 36 ans semble éreinté. On le serait à moins. Il enchaîne les interviews depuis 10H30 et commence, visiblement, à en avoir un peu marre. "C'est la dernière ?". "Oui Nicolas, c'est la dernière", le rassure l'attaché de presse.
 
Dans un salon cosy de l'hôtel Chateaubriand, un quatre étoiles à deux pas des Champs-Élysées, il fait la promotion du nouveau film d'Emmanuel Finkiel, "Je ne suis pas un salaud". Il incarne, littéralement, Eddie. Sans maquilleurs, sans coiffeurs, il joue avec ses propres vêtements. Pendant le tournage, il ne dort presque plus. Il est à fleur de peau, dans un état de fragilité totale pour camper ce mec en perdition qui a bien du mal à se trouver. À être heureux.

Anti héros

Eddie n'a plus de boulot. A perdu la femme qu'il aime, Karine (Mélanie Thierry), qui élève seule leur fils, Noam. Eddie veut s'en sortir. Oublier ses vieux démons. Mais ils réapparaissent, sans cesse. L'alcool, sa colère. Un soir, alors qu'il quitte, éméché, un bar miteux, il se fait attaquer par des types de la cité voisine, reçoit des coups de tournevis et se réveille à l'hôpital. Et pendant quelque temps, il retrouve sa famille, et même un travail. Lors de l'identification, il désigne Ahmed, le coupable idéal. Il se trompe certainement. Le sent. Une simple parole arrêterait la spirale infernale dans laquelle il est en train de s'embarquer. Mais jamais il ne la prononcera et perdra pied. Complètement.

Une chronique glaçante de la société française et un nouveau rôle sombre, d'anti héros, pour un Nicolas Duvauchelle qui les enchaîne. "J'aime parler de ces gens qui ne sont pas forcément dans la norme. Ces marginaux qui ne se retrouvent pas dans la société qu'on leur propose", explique-t-il, un verre de rouge presque vide à la main. Un petit dealer de shit lillois reconverti en djihadiste après un passage en prison dans le "Secret défense" de Philippe Haïm (2008). Un voyou embarqué dans une folle cavale dans le "À toute de suite" de Benoît Jacquot (2004). Un écrivain aux intentions troubles des "Yeux de sa mère" de Thierry Klifa (2011). Ou un photographe dépressif pour "Le combat ordinaire" de Laurent Tuel (2014).
 
Des drames. Encore des drames. Toujours des drames. Au cinéma, quand il y va, c'est aussi pour en voir. "C'est ça qui me touche. J'aime quand ça gamberge. Que ça me remue. Que j'y repense longtemps après". Il faut dire que sa belle gueule cabossée doit certainement rendre la tâche plus aisée. Son regard sombre, son corps endurci par la boxe et les dessins étalés sur sa peau. Idéal pour camper, comme il l'a tant fait, ce type révolté, blessé par la vie. C'est d'ailleurs dans son club de boxe qu'il est repéré par des casteurs à la recherche de figurants. Il décrochera le premier rôle. Son premier rôle, avec "Le Petit voleur" d'Erick Zonca (1999). Il a à peine 19 ans. Il est Esse, un apprenti boulanger rêvant d'une existence meilleure. À Marseille. Il y fera la connaissance d'une bande de voyous. Et le gamin à peine fini s'imaginera vite en dur à cuir.

Animalité

Déjà, Nicolas Duvauchelle montrait toute sa rage, son jeu instinctif. Son animalité. Mais surtout une fragilité. Comment ne pas alors penser à Patrick Dewaere qui irradiait dans ses rôles de sublimes perdants ? Ces rôles de marginaux, tantôt paumés, tantôt dépressifs, dans lesquels il se glissait instinctivement sans jamais rien perdre de sa sensibilité. "Ah Patrick… C'est fou comme il m'impressionne", soupire Duvauchelle. "Cette liberté qu'il avait. Cette folie. C'était assez envoûtant. On pouvait l'adorer et le plan d'après, le détester. C'était un mec incroyable". Mais l'acteur l'assure, il n'a pas de modèle. Il ne fait pas de mimétisme, même s'il reconnaît que "Dewaere est une véritable source d'inspiration".
 
Comme Fanny Ardant avec qui il a joué au théâtre dans "Des Journées entières dans les arbres" de Marguerite Duras mis en scène par Thierry Klifa. L'histoire d'une femme quittant les colonies pour venir à Paris quelques jours et retrouver son fils, qu'elle n'a pas vu depuis des années. "J'ai beaucoup appris de cette rencontre. Sa façon de se concentrer, de jouer. Je ne savais jamais où l'attendre et parfois je me croyais moi aussi au spectacle. Elle était incroyable de justesse, de magnétisme. Fanny est une actrice atypique qui a, elle aussi, toujours été en marge du système".
Nicolas Duvauchelle à Paris le 15 février © Boris Courret


Rencontres

Un homme de rencontres Duvauchelle. D'aventures humaines. Quand on lui demande pourquoi il choisit tel ou tel scénario, tel ou tel projet de série, toujours, invariablement, la même réponse. "La rencontre avec le réalisateur et puis l'histoire, tout simplement".
 
C'est d'ailleurs ce qu'il garde de ses 17 ans de carrière. Pas des rôles, mais des rencontres. Celle avec Giannoli qui lui offre dans "Une Aventure" (2004), le rôle de Julien, un mec comme un autre qui travaille la nuit dans une vidéothèque et dont la vie bascule le jour où il croise Gabrielle (Ludivine Sagnier), une mystérieuse somnambule. Celle avec Claire Denis qui lui permet de partager l'affiche avec Isabelle Huppert ou Christophe Lambert dans "White Material" (2008). L'histoire d'une famille de Français possédant une plantation de café dans un pays d'Afrique en proie à la guerre, refusant de le quitter tant que la récolte n'a pas eu lieu, malgré le danger qui se rapproche.

Celle aussi avec Hugo Gélin, qui lui a permis de jouer dans sa seule et pour l'instant unique comédie, "Comme des frères" (2012) avec Pierre Niney et François-Xavier Demaison. Trois mecs que tout oppose et qui vont se rapprocher après la mort de leur amie commune, Charlie (Mélanie Thierry). Et il n'est pas contre tourner dans une nouvelle comédie, si le projet lui plaît et si "Hugo" le lui propose. "Ces rencontres m'ont surtout permis d'aller vers autres choses. De quitter ma zone de confort". Celle du bad boy, qu'il en a assez de camper. On retrouvera même l'acteur, grand habitué des films d'auteurs, dans une grosse production. Il sera Richard Chanfray dans le "Dalida" de Liza Azuelos, prétendu "comte de Saint-Germain" qui se suicidera en 1983, comme d'autres amants de la chanteuse. Un mondain, écorché lui aussi. Des écorchés. Encore des écorchés. Toujours des écorchés...