Les transfuges nord-coréens insensibles à l'humour de "L'Interview qui tue"

Par @Culturebox
Publié le 04/01/2015 à 11H24
A la gare de Séoul (Corée du Sud), un écran de télé évoque "L'Interview qui tue", le film qui envenime les relations entre la Corée du Nord et les Etats-Unis

A la gare de Séoul (Corée du Sud), un écran de télé évoque "L'Interview qui tue", le film qui envenime les relations entre la Corée du Nord et les Etats-Unis

© Ahn Young-joon / AP / SIPA

Quand il ne s'attire pas les foudres de la Corée du Nord, le film "L'interview qui tue!" séduit les amateurs d'humour potache. Mais pour les transfuges qui ont fui le régime communiste, cette pantalonnade n'a rien de drôle.

Les Nord-Coréens installés en Corée du Sud se sont précipités pour voir ce film qui raconte une tentative d'assassinat du leader nord-coréen Kim Jong-Un par la CIA, et qui est au coeur d'une crise majeure entre Washington et Pyongyang.
 
Les Etats-Unis accusent la Corée du Nord de ne pas avoir supporté le portrait que fait le film du leader nord-coréen, dont la famille règne depuis plus de 60 ans sur ce pays hermétique, et d'avoir lancé une cyber-attaque massive contre les studios de cinéma Sony Pictures.
 
"Tous les transfuges que je connais l'ont vu", explique Kim Sung-Min, qui  a fui la Corée du Nord en 1996 et qui dirige la radio "Libérez la Corée du  Nord". "On parle beaucoup du film depuis une semaine et on ne comprend tout simplement pas pourquoi il fait rire les étrangers", dit-il.
 
Le film ne fait pas rire les transfuges
 
Sony Pictures avait dans un premier temps annulé la sortie de "L'Interview qui tue!". Mais devant le tollé suscité par cette décision, la comédie a finalement été distribuée en ligne et dans un réseau de salles restreint aux Etats-Unis.
 
Les liens servant à visionner le film sur internet ont circulé à la vitesse de l'éclair parmi les 20.000 transfuges nord-coréens de Corée du Sud, qui sont à la fois choqués et déconcertés.
 
Les Nord-Coréens sont largement imperméables à l'humour gras. Il est difficile pour eux d'oublier qu'ils ont grandi dans un Etat qui pousse à l'extrême le culte de la personnalité et qui prête à la dynastie communiste régnante des attributs quasi divins.
 
Le diffuser au Nord pour ridiculiser Kim Jong-Un
 
Même pour ceux qui habitent la Corée du Sud depuis des années, il est pertubant de voir Kim Jong-Un en fan de Katy Perry qui a du mal à supporter le poids de sa filiation. "Pour moi, ce n'est pas une comédie. C'est plutôt une bombe à cause de la façon dont il se moque de Kim Jong-Un", dit à l'AFP Park Sang-Hak, qui a fui le Nord en 1999.
 
C'est précisément la raison pour laquelle il veut déverser par-dessus la frontière intercoréenne 100.000 DVD et clés USB du film, au moyen de ballons gonflés à l'hélium.
 
Park Sang-Hak est à la tête d'un groupe d'activistes qui dispersent  régulièrement par-delà la frontière des tracts hostiles au régime nord-coréen.
 
D'après lui, voir présenter le numéro un comme un être ridicule plutôt qu'un chef tout-puissant infaillible sera une révélation pour beaucoup de Nord-Coréens. Certains pourraient mal le prendre, concède-t-il toutefois. "Ce serait  l'équivalent" pour un Occidental "de voir Jésus en scélérat débauché. Cela ne serait pas drôle du tout."
 
Le film vu sur des smartphones illicites
 
"La plus grande leçon pour eux serait de constater que leur grand leader peut être moqué à l'étranger (...) Il s'agirait d'un grand revers dans les efforts du pouvoir pour idolâtrer le jeune dirigeant nord-coréen", ajoute-il.
 
Certains transfuges ont déjà réussi à faire parvenir les liens internet à des informateurs qui vivent dans le Nord, près de frontière avec la Chine, et qui ont accès à des smartphones illicites payés par des Sud-Coréens, explique Kim Sung-Min.
 
Le film a été montré récemment dans un bar de Séoul. Ceux qui ont vu cet opus largement fondé sur des blagues lourdaudes estiment néanmoins qu'il pourrait contribuer utilement à contrecarrer la propagande du régime.
 
En Corée du Nord, "on n'a pas l'habitude des comédies"
 
"La plus grande menace pour le régime c'est qu'on contredise la version de la réalité qu'il raconte aux gens. C'est ce que fait ce film", dit Sokeel Park, directeur de recherches chez Liberté en Corée du Nord, une oeuvre de bienfaisance basée aux Etats-Unis qui vient en aide aux transfuges.
 
Il n'en reste pas moins qu'une bonne partie du film reste totalement opaque pour un public nourri à une propagande totalement dépourvue d'humour, sans parler des gags potaches qui ont vu le film éreinté par de nombreux critiques.
 
"Je n'ai pas beaucoup ri. En Corée du Nord, on n'a pas l'habitude des comédies", explique Lee Han-Byul, qui figure parmi la centaine de spectateurs ayant assisté à la projection. "Il n'y a pas de comédie en Corée du Nord et nous avons un sens de l'humour différent".