Les neuf films muets d'Hitchcock repris à la Fondation Seydoux

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 07/09/2016 à 16H03, publié le 29/08/2016 à 10H21
Carton de la rétrospective Hitchcock Fondation Seydoux (2016)

Carton de la rétrospective Hitchcock Fondation Seydoux (2016)

© Fondation jérôme Deydoux-Pathé

A l'occasion du lancement de la saison 2016-17, la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, à Paris, présente une exceptionnelle reprise de neuf longs métrages muets britanniques d'Alfred Hitchcock en ciné-concerts, du 31 août au 27 septembre. Des versions restaurées par le British Films Institutes (BFI), sa plus importante entreprise dans ce domaine. Neuf perles prémonitoires du grand Hitch' à venir.

La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

Institution entièrement dédiée au cinéma muet, la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé se consacre à la gestion, la conservation, la projection, la diffusion et la mise à disposition aux chercheurs, du catalogue Pathé, société de production et de distribution, née en 1896, restée pendant longtemps la plus importante du monde. En concurrence avec Gaumont à la même époque, les deux frères ennemis, Pathé et Gaumont, s'échinèrent durant de longues années à innover dans leur domaine pour s'imposer sur le marché cinématographique mondial, notamment étasunien, très en retard jusqu'à l'avènement d'Hollywood autour de 1915.
La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

Depuis, les deux sociétés se sont progressivement rapprochées jusqu'à fusionner en Gaumont-Pathé. Mais les deux marques ont leur propre fonds, toutes deux se consacrant à la sauvegarde de leur patrimoine richissime, notamment dans le domaine du cinéma muet.

Ainsi la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé projette-t-elle chaque année de nombreux programmes de films muets, toujours en ciné-concert, autour de thèmes précis, et pas seulement issus de son catalogue.

Hitchcock, une jeunesse anglaise

Regroupant neuf longs métrages, sur les dix répertoriés – l'un d'eux étant inexorablement perdu -, la rétrospective Hitchcock offre la première occasion de voir les premiers films du maître du suspense dans des conditions semblables à celles des origines. C'est-à-dire sur grand écran, accompagnées par un pianiste et dans des copies dans un état de restauration exceptionnel.

Ayant passé la plus grande partie de sa carrière aux Etats-Unis, Alfred Hitchcock n'en reste pas moins un sujet de Sa Majesté britannique, étant né à Londres en 1899 et ne s'étant jamais fait naturaliser américain.

Alfred Hitchcock en 1940

Alfred Hitchcock en 1940

© Selznick International Pictures / Collection ChristopheL

Passé par des études d'ingénieurs, il rejoint en 1920 les studios de cinéma Islington qui deviendront la Famous Players-Lasky, filiale britannique de l'américaine Paramount. Ecrivain occasionnel, il y écrit et conçoit les intertitres de films muets, suite à son emploi de graphiste au service de la publicité de la W. T. Henley Telegraphic. A ce titre, les splendides cartons de "The Lodger" (1926), aux réminiscences cubistes et de Delaunay pourraient bien être de son cru. Amateur d'art, il possédait des tableaux de Paul Klee ou de Georges Braque, tout à fait dans cette continuité.

The Lodger, Les Cheveux d'or

Le jeune Hitchcock passe à la réalisation dès 1925, après trois essais sans lendemain. Son premier long métrage reconnu est "Le Jardin du plaisir" ("The Pleasure Garden"), projeté à la Fondation Seydoux dès le 1er septembre et à plusieurs reprises jusqu'au 23. Un mélodrame sur une jeune danseuse de music-hall qui a perdu sa lettre de recommandation pour intégrer le cabaret The Pleasure Garden, à Londres.

Ivor Novello dans "The Lodger" d'Alfred Hitchcock (1926)

Ivor Novello dans "The Lodger" d'Alfred Hitchcock (1926)

© Archives du 7eme Art / Photo12

Il faut seulement attendre l'année suivante, 1926, pour qu'il réalise son premier "thriller", et le film le plus connu de sa période muette, "The Lodger", traduit en France par "Les Cheveux d'or". Adapté du roman éponyme de 1913 signé Marie Belloc Lowndes, l'histoire s'inspire de loin de la célèbre affaire Jack l'Eventreur qui défraya Londres en 1888.

A Londres, plusieurs jeunes femmes, toutes blondes, sont assassinées chaque mardi par un meurtrier qui signe ses crimes de "The Venger". La population et la presse sont aux abois, quand un mystérieux jeune homme loue une chambre dans une pension de famille qui bientôt éveille les soupçons. L'action est transposée à l'époque du tournage (1926) et fonde les bases de ce qui deviendra l'image de marque d'Alfred Hitchcock, le film à suspense. La thématique meurtrière annonce "Psychose" (1960), jusqu'à son avant-dernier film "Frenzy" (1972). Mais également "M. Le Maudit" (1931) de Fritz Lang qui s'inspirait également d'un autre tueur en série, Peter Kürten, le Vampire de Düsseldorf.

"The Lodger" : bande annonce 2012

Un juste retour des choses, puisqu'Hitchcock retient dans son film l'influence du cinéma expressionniste allemand, dans ses ombres portées, son très beau générique et ses intertitres. Un plan est particulièrement audacieux, quand le locataire mystérieux, dans sa chambre à l'étage, est filmé en contre plongée à travers une vitre, sur laquelle il marche. Un autre voit son visage s'approcher de l'objectif jusqu'à un très gros plan, quand il s'apprête à embrasser la jeune héroïne en péril. Enfin, la très belle restauration du BIF restitue la teinte dorée et bleue-nuit de la pellicule, de toute beauté. Le film fera l'objet de quatre remakes :  par Maurice Elvey en 1932, John Bram en 1944, Hugo Fregonese sous le titre de "The Man in the Attic", jusqu'en 2008, toujours sous le titre "The Lodger".

La rétrospective Hitchcock 1926-1929

Hormis "Le Jardin des plaisirs" et "Les Cheveux d'or", la rétrospective des films muets d'Alfred Hitchcock propose "Downill" (1927), "Le Passé ne meurt pas" (1927), "The Ring" (1927), "Champagne" (1928), "Laquelle des trois" (1928), "The Man Xman" (1929), et "Chantage" (1929). Tous sont projetés dans la salle Charles Pathé de la Fondation, très belle salle, comme un écrin rouge en amphithéâtre bien incliné, assortie d'une scène qui se prête idéalement aux ciné-concerts avec petite formation. Chaque film bénéficie d'un accompagnement au piano, interprété par des élèves de la classe d'improvisation de Jean-François Zygel. L'assurance de belles composition, comme celle de The Lodger", où le thème d'amour, plein de sensibilité et de nostalgie emporte l'adhésion.
Ivor Novello dans "Downhill" (1927) d'Alfred Hitchcock

Ivor Novello dans "Downhill" (1927) d'Alfred Hitchcock

© BFI
"Downill" à la particularité de traiter pour la première fois le thème de l'accusé à tort, qu'Hitchcock ne cessera de décliner. "Le Passé ne meurt pas", flirte sur la même gamme, avec le personnage d'une femme accusée d'adultère et dont la vie s'en trouvera bouleversée. "The Ring" est un mélodrame dans le monde de la boxe ; "Champagne" est un drame social ; "Laquelle des trois" est un mélodrame désabusé ; "The Man Xman" est encore un mélodrame (genre privilégié à l'époque) où deux amis d'enfance sont amoureux d'une même femme ; "Chantage" revient au genre privilégié d'Hitchcock, le thriller, où une jeune femme meurtrière par légitime défense est la cible d'un corbeau.
Anny Ondra dans "Blackmail" (1929) d'Alfred Hitchcock

Anny Ondra dans "Blackmail" (1929) d'Alfred Hitchcock

© BFI
Ces neuf films de jeunesse d'Hitchcock donneront au cinéaste les assises qui lui permettront de réaliser ses premiers longs métrages parlants en Grande Bretagne, parmi lesquels les classiques "L'Homme qui en savait trop" (1934), "Les 39 marches" (1935), ou "Une femme disparaît" (1938). Ils lui ouvriront les portes d'Hollywood en 1940, avec "Rebecca", sa première réalisation américaine. L'on y sent la gestation d'une œuvre qui deviendra essentielle au cinéma, dans ses thèmes et le génie de leurs réalisations novatrices qui feront d'Hitchcock une légende de son vivant et pour la postérité.

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