Le Dogme95 de Lars von Trier : le retour du manifeste à l'écran

Par @Culturebox
Mis à jour le 22/01/2016 à 19H27, publié le 22/01/2016 à 18H50
Lars von Trier en 2011

Lars von Trier en 2011

© Kobal / The Picture Desk

Il y a 10 ans disparaissait le Dogme95. Mouvement cinématographique impulsé par un Lars von Trier désireux de revenir à un cinéma plus vrai. Pur. Basique. Contre la dictature ambiante de l'esthétique et des effets spéciaux. Avec "A second chance", en ce moment en salles, Susanne Bier, ancienne membre du collectif, semble nous livrer un film empli de cette influence.

Mais que reste-t-il du Dogme95 ? Ce mouvement cinématographique lancé en 1995 par plusieurs réalisateurs danois dont Lars von Trier et Thomas Vinterberg. Des cinéastes qui voulaient "s'opposer à certaines tendances du cinéma", comme ces superproductions anglo-saxonnes friandes d'artifices et d'effets spéciaux.
 
Avec "A second Chance", actuellement au cinéma, la réalisatrice danoise Susanne Bier semblait revenir à l'essence même de ce cinéma. À "Open hearts", numéro 28 sur la liste des films labellisé Dogme95. Film froid, tragique, sur un amour brisé, avec Mads Mikkelsen . Et elle revenait de loin. De "Serena" avec Bradley Cooper et Jennifer Lawrence. Un mélodrame un peu boursouflé sur la souffrance d'une femme ne pouvant donner d'enfant à son mari. Elle semblait y sacrifier son propos au profit d'une qualité esthétique indéniable mais un peu ronflante.

"Je ne suis plus un artiste"

Car le Dogme95, c'était justement tout l'inverse, comme l'explique Claire Chatelet, maître de conférences audiovisuel et médias numériques à l'Université de Montpellier et auteure d'une thèse sur le sujet. "Lars von Trier et les autres créateurs du collectif, Thomas Vinterberg, Søren Kragh-Jacobsen ou Kristian Levring en avaient marre du cinéma cosmétique. Ils lui reprochaient de ne pas dire la vérité. "Ces cinéastes, suivis par de nombreux autres par la suite, ont souhaité affirmer une position distinctive et pour le moins dogmatique dans le champ cinématographique".
 
Car le volet certainement le plus atypique de ce courant a été de formuler des vœux de chasteté presque doctrinaux. "Le son ne doit jamais être réalisé à part des images et inversement. Un éclairage spécial n'est pas acceptable. Le format du film doit être le format académique 35 mm. Le réalisateur ne doit pas être crédité. De plus, je jure en tant que réalisateur de réfréner mon goût personnel. Je ne suis plus un artiste. Mon but suprême est de faire sortir la vérité de mes personnages et de mes scènes".
Thomas Vinterberg lors de la sortie du film "Loin de la foule déchaînée" à New York en avril 2015

Thomas Vinterberg lors de la sortie du film "Loin de la foule déchaînée" à New York en avril 2015

© Jamie McCarthy / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Une aubaine pour nombre de jeunes réalisateurs qui ont perçu, dans ces vœux, l'occasion de réaliser des films à tout petit budget. "Ils y ont surtout vu une manière de légitimer une pratique bien peu légitime", explique Claire Chatelet. En effet, hormis les quelques expériences de cinéma expérimental d'un Godard ou de la mouvance underground américaine, les "défauts" d'un film devaient être gommés.

Éloge du défaut

Avec l'émergence du Dogme, les cinéastes ont au contraire commencé à les revendiquer. Le flou ou les mauvais raccords sont alors devenu la matière même de leur film. "Mais ce n'était pas non plus la volonté de Lars von Trier. Par exemple, beaucoup de ces réalisateurs ont cru pouvoir filmer en DV. Alors que l'une des règles principales du dogme était de filmer en 35mm". Car malgré leurs défauts, il fallait que ces films aient une qualité cinématographique pour au moins être projetés dans les salles et cela n'a pas toujours été le cas.
 
Même, précise Claire Chatelet, "seuls deux ou trois œuvres peuvent véritablement se revendiquer de cette mouvance sur les cinquante labellisées". "Festen", de Thomas Vinterberg, prix du Jury à Cannes en 1998. L'histoire d'une fête de famille qui tourne au drame. Et un film qui respectait, à la virgule près, les principes de son propre mouvement, qu'il semblait égrener avec ce décompte sibyllin en bande annonce.

Un manifeste oublié

Ou "Les Idiots" de Lars von Trier où Stoffer et ses amis, pour profiter au mieux de la vie, se faisaient passer pour des débiles mentaux. Un film fascinant et dégagé de toutes conventions établies, à part celles que le cinéaste s'était fixées à lui-même. Des centaines d'heures de rush et un jeu d'acteurs d'une véracité rare où ils semblaient faire corps avec la caméra.
 
Car outre ces vœux de chasteté, souvent mal compris, l'autre volet du dogme était son manifeste. "En France, le mouvement a été vu soit comme un canular sans grande importance, soit comme une opération publicitaire plutôt bien menée. Les gens n'ont retenu que ces quelques règles et sont donc restés sceptiques. C'est plutôt en confrontant le manifeste à sa pratique filmique que l'on constate la complexité et l'ambigüité de ce phénomène", explique Claire Chatelet.
Malheureusement, cet acte de sauvetage", cette volonté de "démocratisation ultime du cinéma contre l'illusion du pathos et de l'amour",  n'ont sans doute pas été beaucoup plus compris par les réalisateurs eux-mêmes. "Beaucoup se sont servis de ce label pour se faire connaître sans rien apporter", regrette-t-elle.

Une influence persistante

Et en 2005, son principal instigateur annonçait, avec le panache qu'il avait eu 10 ans plus tôt pour le présenter, la fin du dogme. Un mouvement circonscrit entre 1998 et 2000 qui "n'a pas eu l'impact espéré", d'après Claire Chatelet, "même si il a sans doute contribué à faire sortir de la sphère underground des centaines de films à l'imperfection presque esthétique".
 
Certes le dernier film de Susanne Bier, "A second chance", est bien loin de la réalisation savamment dilettante de son long labellisé. On ne peut toutefois s'empêcher d'y voir, au détour d'un flou mal maîtrisé ou d'une image indécemment tremblante, toute l'influence du Dogme.