"Loving" : Jeff Nichols fouille la mémoire sale de l'Amérique

Par @pygrenu Rédacteur en chef de Culturebox
Mis à jour le 17/05/2016 à 16H12, publié le 16/05/2016 à 13H10
Ruth Negga et Joel Edgerton dans "Loving"

Ruth Negga et Joel Edgerton dans "Loving"

© Ben Rothstein © Big Beach, LLC

L'excellent Jeff Nichols vient à Cannes avec un film inspiré d'une histoire authentique. Celle d'un couple mixte victime des lois ségrégationnistes d'un état américain. Un film sobre, sans effets de manche, porté par deux comédiens magnifiques.

La note Culturebox

4
4/5
Elle, c'est Mildred, "la brindille". Petite jeune femme charmante et discrète. Elle est noire. Lui, c'est Richard, mais l'histoire retiendra surtout son nom de famille, Loving. Il est blond, costaud, passionné par les grosses cylindrées. Et blanc. Ils s'aiment. Et en 1958, dans l'Etat de Virginie, c'est le genre de chose qui vous mène droit derrière les barreaux.
"Loving" de Jeff Nichols . © Ben Rothstein © Big Beach, LLC

Mildred et Richard ne sont pas des militants. En se mettant en couple, ils n'ont pas décidé d'un acte de résistance. Les choses se sont juste faites comme ça. Et voilà la jeune femme enceinte. Ils décident de se marier dans un état voisin. Quand ils reviennent, ils incarnent tout ce que l'institution locale vomit. Car ici "c'est la loi de Dieu : le moineau ne se mélange pas au rouge-gorge". Jetés en prison pour s'être "mélangés", les Loving se voient proposer un deal : la liberté contre l'exil. Il faudra quitter la Virginie et ses lois racistes, ne plus y revenir ensemble pendant 25 ans. Le couple n'a d'autre choix que d'accepter, abandonnant la famille, les amis et la promesse d'une jolie vie dans une maison au milieu des champs. Il ignore que, dix ans plus tard, son destin changera le cours de l'histoire d'un pays toujours embourbé dans son passé esclavagiste.
"Loving" de Jeff Nichols - © Ben Rothstein © Big Beach, LLC

Jeff Nichols, réalisateur talentueux de "Mud", "Take Shelter" ou "Midnight Special", a choisi la sobriété pour redonner vie à cette histoire vraie, qui aboutit en 1967 à l'arrêt 'Loving v. Virginia" permettant à chacun d'aimer qui il le souhaite, sans distinction d'origine.

Son film n'a pas le souffle de l'épopée et c'est délibéré. Richard et sa Brindille sont des anti-héros. Ils n'aspirent qu'à une vie tranquille, sans histoire, et à se faire oublier. La médiatisation qui les rattrape les met mal à l'aise, en particulier Richard, le taiseux, magnifiquement incarné par Joel Egerton (que Nichols avait déjà dirigé dans son film précédent "Midnight Special"), perdu dans ce tourbillon d'enjeux qui le dépassent. Après eux, plus personne ne pourra jamais invoquer la race des conjoints pour faire interdire un mariage. Plus tard, l'Amérique élira un président de couleur. Sans avoir pourtant tiré un trait sur ses tentations racistes. La campagne présidentielle actuelle le démontre quotidiennement.

"Loving", dans la Chronique de Cannes de S. Gorny et G.Pinol

LA FICHE

Drame américain de Jeff Nichols – avec Joel Edgerton, Ruth Negga, Michael Shannon et Nick Kroll – Durée: 2h03 – Sortie : date non déterminée
Synopsis : Mildred et Richard Loving s'aiment et décident de se marier. Rien de plus naturel – sauf qu'il est blanc et qu'elle est noire dans l'Amérique ségrégationniste de 1958. L'État de Virginie où les Loving ont décidé de s'installer les poursuit en justice : le couple est condamné à une peine de prison, avec suspension de la sentence à condition qu'il quitte l'État. Considérant qu'il s'agit d'une violation de leurs droits civiques, Richard et Mildred portent leur affaire devant les tribunaux. Ils iront jusqu'à la Cour Suprême qui, en 1967, casse la décision de la Virginie. Désormais, l'arrêt "Loving v. Virginia" symbolise le droit de s'aimer pour tous, sans aucune distinction d'origine.