Cannes 2014 : "Maps to the Stars" de Cronenberg flingue magistralement Hollywood

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 19/05/2014 à 16H55, publié le 19/05/2014 à 14H28
Mia Wasikovska dans "Maps to the Stars" de David Cronenberg

Mia Wasikovska dans "Maps to the Stars" de David Cronenberg

© Daniel McFadden

Après l'accueil mitigé de "Cosmopolis" il y a deux ans en compétition, David Cronenberg revient en grande forme avec "Maps to the Stars", violent pamphlet contre la starification à Hollywood, nanti d'une belle distribution : Julianne Moore, Robert Pattinson, John Cusack, Mia Wasikowska. Un bûcher des vanités au sens propre du terme… Le meilleur film depuis le début du Festival.

Réalisé par David Cronenberg (Canada/Etats-Unis/France/Allemagne), avec : Robert Pattinson, Julianne Moore, John Cusack, Mia Wasikowska, Carrie Fisher, Sarah Gadon - 1h51 - Sortie : 21 mai 2014
La note Culturebox
5 / 5                  ★★★★★

Synopsis : A Hollywood, se télescopent les étoiles : Benjie, 13 ans et déjà star; son père, Sanford Weiss, auteur à succès et coach des célébrités; sa cliente, la belle Havana Segrand, qu’il aide  à se réaliser en tant que femme et actrice. Complètent le tableau : Agatha, une jeune fille devenue, à peine débarquée, l’assistante d’Havana et le séduisant chauffeur de limousine avec lequel elle se lie, Jerome Fontana, qui aspire à la célébrité.Mais alors, pourquoi dit-on qu’Hollywood est la ville des vices et des névroses, des incestes et des jalousies ? La ville des rêves fait revivre les fantômes et promet surtout le déchainement des pulsions et l’odeur du sang.
"Maps to the Stars" : la bande-annonce
Fantômes
Il est bien loin le temps où David Cronenberg touchait un groupuscule de fans de films fantastiques, avec lesquels il a pris le large, suite à une reconnaissance critique de plus en plus importante. Il reste toutefois fidèle à une forme filmique sans concession et des sujets ou des traitements en marge. On l'attendait donc au tournant, son dernier film, présenté à Cannes en 2012, "Cosmopolis", n'ayant que partiellement convaincu. Après Jeremy Irons, puis Vigo Mortensen, c'est aujourd'hui Robert Pattison qu'il réinvite dans un de ses films. Mais, surtout, avec "Maps to the Stars", David Cronenberg retrouve ses labyrinthes scénaristiques, sa dimension fantastique et sa violence graphique, sa puissance narrative et sémantique, édulcorés depuis longtemps.

Le voyage vaut le détour. Dès le départ, Cronenberg ne donne pas l'itinéraire à suivre dans son labyrinthe. Mais où nous mène-t-il, entre une post-ado qui débarque à Hollywood (Mia Wasikowska), une star sur le déclin furieuse de ne pas avoir un rôle (Julianne Moore) et un gamin adulé dans une série (Even Bird) ? La première demi heure est ponctuée de gags cruels irrésistibles. Puis de petite pierre en petite pierre, le récit s'ébauche mystérieusement, jusqu'à faire remonter des fantômes du passé dans un présent qu'ils grignotent.
Julianne Moore dans "Maps to the Stars" de David Cronenberg

Julianne Moore dans "Maps to the Stars" de David Cronenberg

© Daniel McFadden
La "nouvelle chair" revigorée
Difficile de ne pas en dire trop, tant l'évolution du récit, les révélations à tiroirs et surprises participent de l'écriture du film. Il faut sauvegarder le plaisir jubilatoire de les découvrir. Une pyromane défigurée recherche son frère incestueux, un gamin star de 13 ans fait sa crise au sortir d'une cure de désintoxication, une actrice est malade de ne pas jouer dans le remake du grand succès où sa mère, défunte, à triomphé… Un labyrinthe s'organise autour d'Hollywood avec une dextérité implacable, dans la continuité du David Lynch de "Mulholland Drive", avec lequel Cronenberg entretient une continuité, mais avec sa propre patte prémonitoire.

En effet, Cronenberg renoue dans "Maps to the Stars" avec certains de ses thèmes de prédilection. Cette "nouvelle chair" qui annonce la mutation de l'humanité dans "Scanners", "Vidéodrome", "La Mouche", "Faux-semblants"… est incarnée par Agatha, qui garde dans son corps les stigmates d'un terrible incendie provoqué par elle. C'est elle qui va faire éclater tout le drame et la dramaturgie du film. Formidable Mia Wasikowska, tout le long gantée de noir. Inéluctablement sont frappées deux familles dynastiques de stars incestueuses, pétries d'une vanité contaminée par leurs fantômes qu'orchestre une mutante consumée par des flammes intérieures et incendiaires. Tous vont être absorbés par la fabrication de leur propre image, comme dans "Vidéodrome".
Even Bird dans "Maps to the Stars" de David Cronnenberg

Even Bird dans "Maps to the Stars" de David Cronnenberg

© Daniel McFadden
D'une poésie violente, drôle et dérangeante, selon la rhétorique d'un Cronenberg au mieux de sa forme, "Maps of the Stars" établit une cartographie du vice contemporain de la starification à tout prix. Moral, mais non moralisateur, le Canadien va jusqu'au bout de sa pensée, tant dans l'éthique que sa cinématographie, d'une froideur implacable et sensible, doublée d'une élégance de tous les instants. Jusqu'à la musique à dominante électronique d'Howard Shore, son compositeur de prédilection. Ecrit et scénarisé par le romancier spécialisé dans les affres hollywoodiennes, Bruce Wagner, "Maps of the Stars" semble avoir été écrit par Cronenberg lui-même - ce qu'il a souvent fait -, tant le film est un réceptacle de ses obsessions. Un des meilleurs opus du cinéaste et chef-d'œuvre tout court, "Maps of the Stars", sur les écrans mercredi prochain, est d'ores et déjà notre Palme.

Reportage : S.Gorny, G.Pinol, L.Gyesse, C.Beauvallet