"Le dernier des injustes" Claude Lanzmann enquête sur la Shoah côté juif

Par @Culturebox
Mis à jour le 20/05/2013 à 01H50, publié le 20/05/2013 à 01H49
Image extraite du film "Le dernier des injustes" de Claude Lanzmann

Image extraite du film "Le dernier des injustes" de Claude Lanzmann

Dans la sélection officielle du 66e festival de Cannes mais hors compétition, Claude Lanzmann a présenté "Le dernier des injustes", son enquête sur les Juifs accusés de collaboration dans les ghettos. Il avait longuement rencontré, en 1975, Benjamin Murmelstein placé par les nazis à la tête du Judenrat de celui de Theresienstadt et obligé à collaborer. Il était le seul dans ce cas à avoir survécu.

A Cannes, il y a les marches, tapis rouge, annonce des noms célèbres et crépitement des flashes. A Cannes, il y a aussi d'autres marches à quelques mètres des premières, tapis rouge aussi mais plus modestes. Ce soir, elles menaient les spectateurs bien loin du bling bling de la Croisette. "Le dernier des injustes" dure trois heures trente, Claude Lanzmann y enquête sur les Juifs qui, dans l'horreur des ghettos, ont du collaborer avec les nazis.

Seul survivant
A Theresienstadt, le Judenrat, sorte de conseil municipal mis en place par les nazis, était à la fin de la guerre dirigé par le rabbin Benjamin Murmelstein. Il est le seul dans sa position à avoir survécu à la Shoah. Lavé de toute accusation par un procès à la sortie de la guerre, il était pourtant considéré comme un traître par une toute une frange de l'opinion israélienne. Certains avaient même réclamé publiquement qu'il soit pendu.
"Le dernier des injustes" extrait

70 ans en 1975
En 1975, Claude Lanzmann apprend que Benjamin Murmelstein a survécu. L'homme qui a alors 70 ans vit à Rome et accepte de rencontrer l'auteur de Shoah. Il s'en suivra plusieurs heures d'échanges filmés.
Lanzmann est embarrassé par cet entretien. Il n'en fera rien pendant presque quatre décennies. Puis il se décide à raconter, une nouvelle fois, l'enfer. Mais plutôt que de traquer les anciens nazis et ceux qui "ne savaient pas" comme dans Shoah, il retourne sur les lieux mêmes et entremêle sa déambulation contemporaine et des extraits de la conversation avec Murmelstein. Entre temps les cheveux de Claude Lanzmann sont devenus blancs et Murmelstein est mort, le 27 octobre 1989.

La fiche de Benjamin Murmelstein à Theresienstadt

La fiche de Benjamin Murmelstein à Theresienstadt

© DR

Sans tenter de se justifier
Murmelstein parle. Il répond sans tenter de se justifier. Et sa logique tient la route. Dans un ghetto "modèle" où le mensonge est érigé en mode de fonctionnement, il décide de répondre par le mensonge. Pragmatique.
En effet, Theresienstadt était "la ville offerte aux Juifs par le Führer". On y tournait des films de propagande où la vie était belle et rythmée par le sport et des activités de délassement. C'est là qu'on emmenait la Croix-Rouge pour prouver au monde que les Juifs déplacés étaient bien traités. La réalité bien sûr était tout autre et on y risquait la mort pour une vétille.
Le Judenrat était l'interface, dirait-on aujourd'hui, entre les nazis et les Juifs. 

Du bon usage du mensonge
Murmelstein, le reconnaît, il a du être dur, prendre des décisions difficiles et incomprises. Lui qui s'asseyait à la même table qu'Adolf Eichmann a accepté d'embellir le ghetto avant la visite de la Croix-Rouge. Collaboration au mensonge, non, utilisation du mensonge : "si le monde connait Theresienstad, les nazis ne raseront pas le ghetto". Alors pour protéger et se protéger, il joue le jeu. Mais il ne se pose jamais en héros et se présente lui-même comme "le dernier des injustes" en référence au livre d'André Schwartz-Bart "Le dernier des justes".
On ne peut résumer en quelques lignes les presque trois heures trente que dure le film. Mais on comprend pourquoi, à la fin, Lanzmann ne put s'empêcher de passer son bras sur les épaules du vieil homme en un geste plein de fraternité.

Claude Lanzmann au palais des festivals, Cannes le 19 mai 2013

Claude Lanzmann au palais des festivals, Cannes le 19 mai 2013

© Jean-François Lixon