Cannes 2013 : l'incroyable parcours des frères Coen, "réalisateur à deux têtes"

Par @Culturebox
Mis à jour le 27/05/2013 à 16H01, publié le 27/05/2013 à 15H18
Oscar Isaac dans "Inside Llewyn Davis"

Oscar Isaac dans "Inside Llewyn Davis"

© StudioCanal

Depuis plus de 20 ans, les frères Coen nous amènent de surprises en surprises, naviguant entre les genres avec une facilité déconcertante, si bien que chaque nouveau film est un évènement en soi. Palme d'or en 1991 avec le surprenant "Barton Fink" et pour la 8e fois à Cannes, ils ont été récompensés un prix pour "Inside Llewyn Davis". L'occasion de revenir sur leur incroyable parcours ...

Physiquement, les frères Coen, c'est un peu Laurel et Hardy, Joel le grand à la crinière sympathique et Ethan, le petit à lunette, l'oeil malin. En activité depuis 1984 avec "Sang pour sang", film noir à l'ironie piquante qui pose les jalons de l'oeuvre à venir (en particulier "The Barber" qui brode sur le même thème du trio femme-mari-amant), les Coen sont rentrés parmi le top 5 des frères célèbres du 7e Art. Avec les Lumière, les Dardenne, les Larrieu et les Wachowski, il ont su imposer un style tout particulier, une véritable marque de fabrique. Peu à peu, ils sont devenus absolument incontournables pour tout cinéphile qui se respecte. Malgré quelques faux pas en particulier avec "Burn after reading", "Ladykillers", les Coen cultivent l'art de la prise de risque qui s'avère généralement plus que payante. 

Partition à quatre mains

Appelés par certains critiques "le réalisateur à deux têtes, la complémentarité des deux frères leur permet d'écrire à quatre mains. Quant à la réalisation, elle épouse à la fois la vision de l'un et de l'autre, avec un enrichissement mutuel. Bien que jusqu'à "Ladykillers" en 2004, Joel soit souvent seul crédité en tant que réalisateur (Ethan l'étant comme producteur), ils se partagent le travail depuis leurs débuts. Avec "Inside Llewyn Davis", comédie dramatique mettant en scène une semaine de la vie d'un jeune chanteur folk dans le Greenwich Village du début des années 60, ils filment New-York pour la première fois et donnent à nouveau la mesure de leur talent. Les Coen s'intéressent une nouvelle fois à la vie d'une "communauté", après notamment "Burn after reading" et "A serious man", deux films brodés à base d'"humour juif".
"Inside Llewyn Davies" : la bande annonce
Un cinéma hors-norme

Si le cinéma indépendant US a bien un ambassadeur régulier dans le monde, et en particulier à Cannes, c'est bien les frères Coen. Tout l'intérêt de leur oeuvre vient de leur réappropriation des codes d'un cinéma classique qu'ils cherchent sans cesse à dépoussiérer. Entre films noirs et comédies empreintes de cynisme, le tandem cultive un style bien à lui, mêlant un humour grinçant et décalé à des trames scénaristiques revisitées à la sauce Coen. Anticonformisme et innovation, deux mots qui semblent parfaitement synthétiser les films des frères Coen, où règne une ambiance si personnelle.

Les frères connaissent un grand succès populaire tout en gardant une grande indépendance vis à vis de la machine à dollars hollywoodienne et ses produits incroyablement formatés. Prenant le temps d'inscrire une galerie de personnages improbables au coeur de leur environnement, ils nous les rendent proches et accessibles bien qu'ils soient en marge du monde. Losser cupide et psychopathe dans "No Country for old man" (mémorable Javier Bardem), doux dingues dans "The Big Lebowski" et "Arizona Junior", truands à la petite semaine dans "Fargo" et "The barber", les Coen n'ont eu de cesse de dépeindre la face cachée de leur pays, avec tous ses laissés pour compte, et de déformer le mythe du rêve américain. Leur goût marqué pour les polars violents et l'absurdité de la vie sous toutes ses formes ("Barton Fink" fait même un peu penser à l'univers d'un David Lynch) s'allie à un cynisme cinglant. Une manière de dévoiler les injustices d'une civilisation et le désespoir des hommes. 
Bande annonce "No Country for Old Men" (2007)
Les Coen sont aussi doués dans l'art du casting. Ils ont pu compter sur des comédiens de grande qualité qui reviennent de films en films comme les incroyables Frances McDormand, Steve Buscemi, John Turturro et John Goodman en tête, qui ont des vrais "gueules d'acteurs". D'autres étaient de passages et ont livré des prestations pour le moins décapantes. On pense notamment au couple déjanté du barré "Arizona Junior" interprété par Holly Hunter et Nicolas Cage, à George Clooney dans "O'Brothers" et "Intolérable cruauté" ou encore au grand Jeff Bridges, formidable dans le remarqué "True Grit" (2010), incursion savoureuse des Coen dans le western. 

Impliquer le spectateur

Ce qui est appréciable avec ces deux géants, c'est qu'ils donnent envie d'adhérer à leur art. Ce sont d'abord de grands raconteurs d'histoires qui parviennent non seulement à capter l'attention du spectateur par des intrigues formidablement ciselées mais aussi à l'impliquer dans le récit. Parfois à la limite du surréalisme, ils savent trouver le bon dosage entre la fiction et une illusion de réalité. Que ce soit dans "Barton Fink", Palme d'or en 1991, où le héros du film joue les scribouillard pour les studios hollywoodiens, en partant de la triste réalité du divorce dans "Intolérable cruauté" ou en dépeignant une Amérique rurale issue de l'ouest des mythes fondateurs dans "No Country for old man", il y a toujours un point d'ancrage fort, une bouée de sauvetage pour ne pas perdre pied. Et pourtant, les Coen refusent toute nostalgie (quand ils traitent d'une époque révolue comme dans "Inside Llewyn Davis") et cherchent à dynamiter la narration classique par l'intrusion d'éléments neufs et souvent innatendus au coeur de la banalité quotidienne. 

Ajoutez à cela une esthétique des plus léchées et c'est la combinaison gagnante. Il suffit de se souvenir des incroyables plans d'ensemble de "Millers crossing", des plaines enneigées de "Fargo" et du somptueux noir et blanc de "The Barber" pour s'en convaincre. Pour preuve, si les Coen n'ont gagné qu'une seule Palme d'or, ils ont été deux fois couronnés du prix de la mise en scène à Cannes pour "Fargo" en 1996 et "The Barber" en 2001. Deux films à la photographie impeccable où la caméra capte avec brio la folie et l'angoisse des différents personnages. 
Bande annonce de "Fargo" (1996) en VOST
On attend déjà avec une grande impatience leur prochain opus. En attendant, vous pourrez découvrir "Inside Llewyn Davis" dès le 6 novembre dans les salles obscures.