Festival de Cannes 69, édition érotique

Par @Culturebox
Mis à jour le 17/05/2016 à 17H27, publié le 16/05/2016 à 19H59
Kim Min-Hee et Kim Tae-ri dans "Mademoiselle" de Park Chan-wook

Kim Min-Hee et Kim Tae-ri dans "Mademoiselle" de Park Chan-wook

© The jokers

"Mademoiselle", "Rester vertical" ou "American Honey"… Des films présentés en compétition officielle avec leur lot de scènes sensuelles plus ou moins trash, plus ou moins justifiées aussi et qui font de cette 69e édition l’une des plus jouissives de ces dernières années. Article garanti 100% cinéma et sans petite culotte de tapis rouge. À ne pas laisser à la portée des plus jeunes.

Nous ne sommes qu’à mi-parcours mais ça ne fait déjà plus guère de doute. Cette 69e édition du festival de Cannes est assurément l’une des plus chaudes de l’histoire. Et pour une fois, pas parce que les coups de vent ont fait leurs victimes habituelles sur les marches du palais, mais bien à cause de ce qu’il se trame, une fois les lumières éteintes, sur les écrans des salles de projection, devant nos yeux parfois ébahis, d’autres fois, il faut bien l’avouer, un peu exorbités.
 
Et si l’année dernière, le "Love" de Gaspar Noé, mélo porno sur les réminiscences sexuelles de Murphy et qui nous gratifiait, entre autres, d’une éjaculation faciale en macro et en 3D s’il vous plaît, avait provoqué une vive polémique malgré sa qualité, certaines scènes de film en compétition cette année n’ont pas grand-chose à lui envier.
 

"Salo" dans les causses de Lozère

On a d’ailleurs pu s’en rendre compte dès l’ouverture de la compétition officielle, avec le film "Rester vertical" d’Alain Guiraudie, projeté jeudi, à 8h30. Les moins matinaux d’entre nous auront sans doute été vite éveillés. Sorte de "Salo ou les 120 journées de Sodome" de Pasolini transposé sur un causse de Lozère, la dernière œuvre du réalisateur de "L’inconnu du lac" conte les errances d’un scénariste en mal d’inspiration. Avec une ambition affichée pour Guiraudie, filmer la vie, sans fard, comme cela avait été rarement fait auparavant au cinéma. Et ce dès la rencontre taiseuse entre Léo (Damien Bonnard) et Marie (India Hair), une bergère rencontrée par hasard. Elle ne tardera pas à le ramener chez elle, dans une petite maison de campagne qu’elle partage avec son père et ses deux enfants.

Soudain, en gros plan, son vagin. Ils font l’amour. Vivent ensemble. Marie tombe enceinte et le spectateur d’assister, en direct, à la naissance d’un bébé. Puis à leur rupture. Marie s’en ira quelques instants après avoir tenté de masturber Léo, sans grand succès. "Pour garder sa compagne, rester vertical", semble nous dire avec malice le cinéaste. Et voilà notre héros, habité par de soudaines pensées homosexuelles, qui sodomisera plus tard, sur fond de musique planante, un vieil homme mourant pour adoucir son agonie. C’est malheureusement la première fois que Guiraudie, qui a filmé des hommes avec des hommes de façon flamboyante et lumineuse, le fait avec si peu de crédibilité. Comme s’il avait voulu trop forcer le trait. Trop souligner son cinéma.
 

Crudité revendiquée

Maren Ade, la réalisatrice allemande de "Toni Erdmann", n’a pas eu, elle, trop besoin de le faire. En nous proposant un ovni, savoureux et touchant, sur les rapports père-fille, les non-dits et l’amour qu’on ne s’avoue jamais vraiment. Avec, face à un hurluberlu de père interprété par un Peter Simonischek en clown fantasque et loufoque, Sandra Hüller, en trentenaire chiante et coincée. Jusqu’à ce qu’une petite phrase de son paternel ne provoque en elle un chambardement. Et la voilà, peu à peu, portée par ses désirs. Recevant ses convives nue pour son anniversaire ou assumant ses fantasmes avec son amant en lui proposant de jouir sur un petit four qu’elle engloutira.
Première montée des marches pour Maren Ade avec "Toni Erdmann"

© Komplizen Film / NFP marketing & distribution

Des scènes d’une crudité affirmée, revendiquée presque, de la froideur dépouillée du Bucarest friqué au midwest d’une Amérique "pur sucre", mais sans rêve. La réalisatrice britannique Andrea Arno nous propose dans son "American Honey", un portrait acerbe de cette partie des États-Unis, à travers les yeux d’une jeune adulte embarquée dans un "beat road trip" effréné. Entre picole, fumettes sexe et R’n’B, l’héroïne et sa nouvelle bande tentent de se faire un peu de sous, comme ils peuvent, en vendant au porte-à-porte des abonnements pour des magazines.

Star, encore naïve, encore trop verte, ne tardera pas à tomber sous le charme du meilleur vendeur de la bande : Jake, le roi des baratineurs, interprété par un Shia LaBoeuf au look improbable. Leurs corps impatients se rapprocheront, n’importe où, n’importe quand, même en période de menstruation. Star n’a vraiment froid aux yeux. Et pour une jolie somme, n’hésitera pas longtemps avant de masturber un homme à qui elle tentait, quelques instants auparavant, de vendre des magazines.
"American Honey", © Parts & Labor LLC / Pulse Films Limited / The British Film Institute/ Channel Four Television Corporation

Des relations crues, tarifées, il y en a dans le "Mal de Pierres" de Nicole Garcia, entre Gabrielle (lumineuse Marion Cotillard) et son mari, alors que la jeune femme est dévorée par une passion pour un autre.
 

De l’ultra-violence à l’érotisme

De passion, il en est question aussi chez Park Chan-wook. Le réalisateur nous a présenté, avec "Mademoiselle", centré sur la rencontre charnelle d’une servante et d’une riche japonaise dans la Corée des années 30, sa conception de l’érotisme dans une œuvre d’une élégance et d’un romantisme qu’on ne lui soupçonnait pas.
 
Le cinéaste, cet apôtre de l’ultra-violence qui parvenait toujours à sublimer la cruauté et le sadisme sublime là, autre chose. L’amitié d’abord, le désir ensuite et puis l’amour. Rarement scène de sexe n’aura été si raffinée, si sensuelle, si chirurgicalement mise en scène. Et Chan-wook de nous livrer certainement le plus beau 69 vu au cinéma. Il n’empêche et dépassé ces instants de grâce érotique, l’esthétique semble prendre, le reste du temps, le pas sur l’intrigue et l’on est forcé de constater que l’on préfère, définitivement, le Chan-wook sadique et violent.

Et si ces scènes-là étaient devenues une nécessité ? Une sorte de passage obligé pour une sélection en compétition officielle ? Rien n’est moins sûr. On en veut pour preuve le dernier Jarmusch, "Paterson". Une œuvre sublime, sorte de poème filmé, nous proposant une balade délicate et fantaisiste sur le quotidien d’un conducteur de bus. Un film magistral, porté par la relation entre deux acteurs, Adam Driver et Golshifteh Farahani et par leur amour, fascinant, presque tantrique.