La belle moisson du cinéma asiatique à Cannes

Par @Culturebox
Mis à jour le 28/05/2013 à 09H49, publié le 28/05/2013 à 09H23
Masaharu Fukuyama dans "Tel père tel fils" du japonais Hirokazu Koreeda

Masaharu Fukuyama dans "Tel père tel fils" du japonais Hirokazu Koreeda

© Le Pacte

A Cannes, le palmarès fait la part belle aux réalisateurs asiatiques. Ce sont pas moins de trois films, un japonais, un chinois et un coréen qui ont remporté des prix en compétition officielle. "Tel père tel fils" de Hirokazu Kore-Eda s'est vu adjuger le précieux Prix du jury tandis que "A Touch of Sin" et "Safe" ont remporté respectivement le Prix du scénario et la Palme d'or des courts.

Du jamais vu ! C'est la première fois à Cannes que 3 films asiatiques remportent simultanément des prix. Même si ce n'est pas la Palme d'or, "Tel père tel fils" a enthousiasmé la critique qui en faisait l'un des favoris pour la récompense suprême. On soupçonne Steven Spielberg, lui-même très attiré par le monde de l'enfance dans ses films, d'avoir été tout particulièrement sensible à cette histoire intergénérationnelle où les repères se brouillent. 

Les films asiatiques et le Festival de Cannes

Contrairement à beaucoup d'idées reçues, le cinéma asiatique, s'il a toujours été bien représenté à Cannes, n'a pas si souvent connu les faveurs du jury. Il faut attendre jusqu'en 1963 pour voir le premier film asiatique récompensé à Cannes. Hara Kiri, du japonais Masaki Kobayashi, remporte le Prix du jury. Quant à la première Palme d'or, c'est le maître japonais Akira Kurosawa qui l'obtient en1980 pour le mythique Kagemusha, l'ombre du guerrier, film fleuve à l'esthétique inimitable, digne d'un tableau. Puis c'est encore un japonais, Shohei Imamura, qui rentre dans la légende en devenant le seul asiatique doublement palmé avec la poétique "Ballade de Narayama" (1983) et "L'Anguille" (1997), un drame éprouvant d'une grande violence morale (qui inspira notamment "Old Boy"). Impossible de ne pas citer le très stylisé "Adieu ma concubine", bouleversante histoire d'amour sur fond d'Opéra de Pékin et de Révolution culturelle. Avec ce film réalisé en 1993, Chen Kaige reste le seul chinois à avoir jamais remporté la Palme d'or. Quant à "Oncle Boonme", du thaïlandais Apitchapong Weerasethakul, film très particulier mélangeant rêves, introspection et cycles de réincarnation, il reste sans doute la Palme asiatique la plus discutable de la sélection. 
Bande annonce de "Kagemusha" d'Akira Kurosawa
Tel père tel fils : un japonais coup de coeur du jury

Deux bébés échangés à la naissance. Voilà qui rappelle "La vie est un long fleuve tranquille",  la comédie la plus réussie d'Etienne Chatiliez. Pourtant, le réalisateur Hirokazu Kore-Eda prend le contrepied dramatique de l'histoire et transforme son film en une subtile méditation sur la paternité. Il faut dire que le réalisateur est un inlassable explorateur des liens familiaux et fait voler en éclat le vernis polissé de la bonne société japonaise. "J'ai voulu susciter un contraste avec l'autre père pour provoquer un bouleversement dans le système de valeurs du personnage principal qui veut réussir à tout prix", explique le réalisateur.

Kore-Eda, 50 ans, a commencé sa carrière en tant que réalisateur de documentaires pour la télévision, creusant des sujets de société comme la pollution au mercure ou les malades du sida. Après une première sélection en compétition à Cannes en 2001 avec "Distance", le réalisateur s'adjuge une renommée internationale avec "Nobody Knows" (2004) (qui abordait aussi le thème de l'enfance), dans lequel Yuuya Yagira devient à 14 ans le plus jeune interprète à avoir décroché le prix du meilleur acteur au festival de Cannes. Son dernier film, "I wish" ("Nos voeux secrets"), voyage initiatique de deux enfants victimes du divorce de leurs parents et qui aspirent à retrouver l'équilibre familial, préparait déjà le réalisateur à "Tel père, tel fils", son film le plus personnel à ce jour.
Tel père, tel fils : extrait


"A touch of sin" : Jia Zhangke dévoile l'envers du décor chinois

Avec "A touch of sin" récit chorale mêlant quatre histoires dans la Chine contemporaine, Jia Zhangke voulait "retrouver la liberté". Outre la déchéance morale de Dahai, un paumé humilié qui se venge des brimades et des coups de crosse de petits truands à coup de guns, on suit le sort d'un migrant qui vit de meurtres rémunérateurs, d'une femme qui devient criminelle sans le vouloir et d'un presque ado à qui la société refuse tout ce qu'il espère. Jia Zhangke est le 3e asiatique a remporté ce prix après le chinois Mei Feg pour "Nuit d'ivresse printanière" en 2009 et "Poetry" du coréen Lee Chang-Dong en 2010. C'est dire si les réalisateurs asiatiques contemporains savent comment raconter une histoire, ou plusieurs, entremêlées. 

Le réalisateur est scruté de près par Pékin pour ses films très réalistes peignant l'envers du décor chinois. "Avant, dans mes films, je m'attachais plus à relater le quotidien", a-t-il expliqué. Dans la sombre fresque épique récompensée dimanche, il voulait aller plus loin et montrer "la violence" d'une société en plein boom économique minée par la corruption, la pauvreté et la violence. Le cinéaste assure qu'il pourra montrer son dernier opus dans les salles de son pays, pourtant prompt à censurer. "J'ai eu l'autorisation avant de venir à Cannes. C'est une bonne nouvelle", a-t-il confié. "Ce qui m'importe, c'est que ce film soit vu par le maximum de gens dans le monde, faire en sorte qu'il fasse naître des discussions, suscite des réactions. Ce serait le plus grand des bonheurs", ajoute-t-il. Il faut dire que l'homme a souvent du tourner secrètement ...

Auteur de nombreux films sur les réalités actuelles de la société chinoise et l'impact de la mondialisation sur son pays ("Xiao Wu", "The world"), il est aujourd'hui considéré comme l'un des principaux artisans du cinéma chinois "underground". Avec "Still Life", Lion d'or en 2006 à la Mostra de Venise, il connaît la consécration ultime. Tout cela le conduira finalement sur les marches cannoises avec "24 City" en 2008 d'où il repartira bredouille. Cette fois ci, Jia Zhangke est bien là et prouve qu'il faudra compter avec lui pour les années à venir. 
A Touch of Sin : la bande-annonce
Quant au jeune coréen Moon-Byoun-gon, lui aussi, pointant les zones d'ombres de la société capitaliste, ne s'attendait pas du tout à recevoir la Palme d'or pour son court de 13 minutes : "Safe". Réalisé en "low budget" avec moins de 5 000 euros, le film a séduit par sa capacité à aborder de manière subtil les problèmes liés aux excès de la doctrine capitaliste. Tout ça est très encourageant et conforte l'idée d'un cinéma asiatique de plus en plus novateur dont les acteurs prennent de plus en plus de poids à l'échelle internationale. Il n'y a qu'à voir Ang Lee et la fulgurance du génial "L'odyssée de Pi", nommé 11 fois aux Oscars 2013. Il ne reste plus qu'à espérer que ce cinéma d'exception ne se retrouve pas un jour formaté par les standards de productions hollywoodiens.