Cannes 2017 : une 70e Palme plaquée or pour "The Square" du Suédois Ruben Östlund

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 07/06/2017 à 14H29, publié le 29/05/2017 à 09H19
Ruben Östlund exulte en recevant la Palme d'or 2017, pour "The Square"

Ruben Östlund exulte en recevant la Palme d'or 2017, pour "The Square"

© Philip Rock / ANADOLU AGENCY

Avec une Palme d’or accordée au Suédois Ruben Östlund, pour "The Square", le palmarès de ce 70e Festival de Cannes reflète l’approximation de cette compétition officielle. Malgré les qualités indéniables du film couronné par la plus prestigieuse récompense du cinéma au monde, sa revendication d’être en phase avec le sujet des exclus et des migrants, qui a traversé toute la quinzaine, reste floue.

"The Square", une Palme vermeille

Avec tout le respect que l’on doit à Ruben Östlund, à son talent, et aux qualités reconnues de "The Square", cette 70e Palme d’or à un goût consensualiste. Bien accueilli par la presse, comme lors de sa projection officielle, le film est vite apparu comme un favori de la course à la Palme, et l’est resté tout le long de la quinzaine cannoise.
"The Square" : extrait
Lui voir toutefois décernée la Palme, s’avère une surprise, ce qui ne va pas à l’encontre du film et plutôt à son avantage. Etrangement, cette reconnaissance dénonce ce que ce long métrage de 2h20, lui-même, pointe du doigt. L’installation d'une oeuvre d’art moderne au cœur du film - un carré tracé au sol, d’à peu près 4 m2 - a un mode d’emploi qui raille l’art dit "conceptuel" : "The Square, le carré, est un sanctuaire où règnent confiance et altruisme. Dedans, nous sommes tous égaux en droits et en devoirs". Une formule sibylline qui rejaillit dans la décision même du jury cannois. Microcosme qui se doit d’être démocratique, mais dont l’impact mondial ne doit pas faire trop de vagues, ce "carré" est sous pression. C’est ce que dénonce le film même, en prenant comme modèle l’art contemporain, mais qui peut tout aussi bien s’appliquer au cinéma.
"The Square" de Ruben Östlund

"The Square" de Ruben Östlund

© Bac Films
Quant à la métaphore sur les exclus de la société et aux migrants, comme le revendique maladroitement le film, elle est bien plus forte dans le film de Michael Haneke, "Happy end". Dans ce dernier, leur omniprésence émane de leur absence à l’écran. Le film se situe dans une haute bourgeoisie calésienne qui se voile les yeux, les ignore, pour mieux résoudre ses "petits meurtres entre amis".  Jamais une absence n’a autant crié une telle présence. Malheureusement Haneke achoppe par ailleurs…

"120 Battements par minute" : la Palme du cœur

Heureusement, la Palme du cœur demeurera celle du Grand prix du jury remis à Robin Campillo pour "120 Battements par minute" qui a provoqué spontanément une standing ovation du jury et du public dans le Grand Théâtre Lumière du Palais des Festivals. Le film avait soulevé l’émotion sincère de la plus grande partie de la presse lors de sa Première, ce qui est rare.
"120 battements par minute" : la bande annonce
Son réalisateur, très ému lors de la réception de son prix, s’est référé à l’"aventure collective" du film, à l’image de celle de l’association Act Up dont le film relate le mode d’action contre le sida dans les année 90, qu’il a lui-même vécu de l’intérieur. L’avenir le démontrera sans doute: "120 Battements par minute" restera pour la postérité comme "LE" prix de cette 70e sélection, alors que "The Square" tombera dans l’oubli.

Le président du jury, Pedro Almodovar, n’a pas caché, dans ses déclarations, sa préférence pour le film de Campillo. Son homosexualité affichée n’a-t-elle pas voulu s’effacer, au risque d’être interprétée comme ayant pesé sur la Palme d’or ? Allez savoir… 

Diane Kruger justement et dignement couronnée

Deuxième moment d’émotion et de vérité de ce palmarès, le Prix d’interprétation féminine remis à Diane Kruger pour "In the Fade" de l’Allemand aux origines turques Fatih Akin. Une prestation exceptionnelle, qu’elle interprète pour la première fois en allemand, sa langue natale.
Sur le sujet difficile d’un attentat, alors que le Festival a été endeuillé par la tragédie de Manchester en pleine quinzaine. L’actrice ne pouvait pas ne pas dédier son prix aux victimes et aux familles, ce qu’elle a fait avec, visiblement, sincérité.

Joaquim Phoenix détrône l’attendu Robert Pattinson

Puisque nous en sommes aux prix d’interprétation, celui remis à Joaquim Phoenix pour le meilleur acteur, est, à nos yeux, moins mérité, mis à part tout le talent du comédien. Non seulement, on l’a vu plus performant ailleurs (même dans des films projetés à Cannes comme "Two lovers" de James Gray en 2008), mais aussi en raison d’un film, "You Were Never Really Here", que l’on sent inachevé, seulement terminé cinq jours avant sa projection, comme l’a précisé sa réalisatrice britannique, Lynne Ramsay.
"You Were Never Really Here", un thriller de Lynne Ramsay inspiré d'une nouvelle de Jonathan Ames
Nous persistons et signons : Robert Pattinson, dans "Good Time" fait une prestation bien plus subtile, que ce Joe, personnage monolithique submergé de violence incontrôlée qu'interprète Joaquim Phoenix .

Prix ex-aequo du scénario aberrant

Mais le jury avait déjà annoncé la couleur en récompensant "You Were Never Here" du prix du scénario, ex-aequo avec "Mise à mort du cerf sacré" du Grec Yorgos Lanthimos. Le premier est plaqué sur un personnage à la Travis (Robert de Niro) dans "Taxi Driver" (1976) de Martin Scorsese, comme sauveteur d’une adolescente de la prostitution : bonjour pour l’originalité.

Par ailleurs, le film pille par sa violence graphique et ses meurtres au marteau "Old Boy" (Grand prix du Jury en 2004, pour Park Chan Wook, membre du jury cette année).
"Mise à mort du cerf sacré" : extraits
Quant à "Mise à mort du cerf sacré", le script est d’après les fondus de Lettres classiques, en parfaite symbiose avec la tragédie grecque. Si ces fondamentaux transparaissent bien (malédiction familiale mystérieuse due à une faute, rédemption sacrificielle, citation d'"Iphigénie" en prime...), leur transposition à l’écran demeure des plus confuses. Le Prix de la mise en scène, malgré des maladresses, lui aurait été plus approprié.

Prix de la mise en scène usurpé à Sofia Coppola

Le Prix de la mise en scène justement : passons d’un trait sa remise à Sofia Coppola pour "Les Proies", un non-sens, quand tous les commentateurs reconnaissent la joliesse du film, qualifié de "décoratif" ou d’"endimanché", mais d’une facture autrement plus académique qu’innovante. Alors que c’est là que l’on attend la reconnaissance d’un(e) vrai(e) metteur(euse) en scène. Et non dans de belles robes et une magnifique photographie, aussi réussies soient-elles.
"Les Proies", de Sofia Coppola, est inspiré du roman de Thomas P. Cullinam ("Les Proies", "A Painted Devil"), déjà adapté au cinéma par Don Siegel en 1971

Prix spécial du Festival à Nicole Kidman

Nicole Kidman, qui ne méritait pas un Prix d’interprétation pour les deux films dans lesquels elle tenait le rôle principal féminin ("Les Proies" et "Mise à mort du cerf sacré"), a été récompensée d’un Prix spécial du Festival pour l’ensemble de sa carrière. Il n’y en a qu’un tous les dix ans, et cela tombe bien pour une actrice extraordinaire, qui s’est beaucoup donnée cette année en montant trois fois les marches.

Prix du jury à "Faute d’amour" : en attendant Andrei Zvyagintsev

Pour terminer sur une bonne note : le Prix du jury a été remis au magnifique "Faute d’amour" ("Loveless") du Russe Andrei Zvyagintsev, bien plus abouti que "The Square".
"Faute d'amour" : la bande annonce
Passé honteusement à côté de la Palme en 2015 avec "Léviathan" (Prix du scénario), un jour viendra où ce génie de l’écriture et de la mise en scène recevra la Palme d’or. Espérons que cela ne sera pas pour un film qui s’avèrerait secondaire dans son œuvre, comme c’est trop souvent le cas à Cannes (Tarantino,  Loach, Lynch, Altman...)

Passion

Au final, ce 70e palmarès est à l’image de la compétition : insatisfaisant. Il confirme le fossé entre les attentes et une résolution tiède que l’on sent être le fruit de compromis. Mais il ne vérifie pas un désaccord entre la critique et le jury, tous deux très indécis et partagés, au regard des commentaires recueillis durant le Festival, et des débats très houleux entre les jurés dont ils ont fait part eux-mêmes. Aucun film ne ressortait en force de cette compétition, alors que "Elephant" (2003) ou "Le Ruban blanc" (2009), par exemple, s’imposaient comme des évidences.
Les gagnants du Festival de Cannes © Alberto PIZZOLI / AFP
Cela participe du charme et du prestige incomparable de Cannes, où domine la passion. La passion pour le cinéma, pour les cinéastes, les acteurs et les actrices. Avec une exigence qui se partage, ici, comme nulle part ailleurs, auréolée d'un écho mondial sans égal. Vivement l’année prochaine !