Cannes 2017 : "L'Amant double", thriller sophistiqué de François Ozon en compétition

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 27/05/2017 à 14H45, publié le 26/05/2017 à 10H56
Jérémie Renier et Marine Vacth dans "L'Amant double" de François Ozon

Jérémie Renier et Marine Vacth dans "L'Amant double" de François Ozon

© Mars Films

Après avoir exploré la comédie, le drame intimiste, le musical et le film noir, François Ozon renoue avec le thriller érotique pour son 17e film. Dans cette veine, il avait réussi "Swimming Pool" (2003) et "Les amants criminels"(1999). "L’Amant double", est son troisième film en compétition pour la Palme d'or, après "Swimming Pool" et "Jeune et Jolie" (2013). Il sort ce vendredi en salles.

La note Culturebox

4
4/5

Les films dans le film

François Ozon aime les histoires, les raconter, les partager. C’est pourquoi il écrit des scénarios, le plus souvent originaux, et quand il les adapte, c’est le cas de "L’Amant double", d’après un roman de Joyce Carol Oates, c’est avec beaucoup de liberté. Dans le cas présent, il s’agit plus d’une source d’inspiration, un élément moteur, pour partir ailleurs. C’est aussi pourquoi Ozon a toujours fait preuve d’une mise en scène affirmée et référencée dans ses films. Dans le graphisme de l’image (Expressionnisme), ou en faisant chanter, danser ses personnages (Comédie musicale). Ou encore par l'utilisation du noir et blanc dans "Frantz" (2016) mêlé à des images aux couleurs éteintes, rappelant les autochromes des frères Lumières (premières photos en couleurs sur verre). Dans "L'Amant double", il surdose les citations en surfant sur les obsessions thématiques et visuelles d’Hitchcock et de Cronenberg, et se les approprier.
"L'Amant double" : la bande annonce

Exercice de style ? Il y a de cela, tant François Ozon met en avant ses modèles comme un jeu de piste. Son film n’en demeure pas moins très personnel. Film sur la dualité, il multiplie les miroirs à l’écran, comme vecteur du double. L’arrivée de Chloé (Marine Vacht) chez le psychiatre s’effectue dans une démultiplication de son reflet dans une succession de miroirs. Un écho au mythique plan de "La Dame de Shanghai" (1947), où Orson Welles tient dans ses bras Rita Hayworth dans un labyrinthe aux miroirs d'une fête foraine. Je est plusieurs, comme le prouvera Chloé. Comme deux miroirs face à face démultiplient à l’infini leurs reflets, Ozon décline le motif à l’infini, en incorporant du cinéma dans son film pour en faire du cinéma et inversement. Vertigineux.

"L'Amant double" : photo du film avec Jérémie Renier et Marine Vacth

"L'Amant double" : photo du film avec Jérémie Renier et Marine Vacth

© Mars Films

Amoureux

Est-ce facile, redondant, esthétisant ? Comme Brian de Palma n’a de cesse de revisiter Hitchcock dans ses long métrages (une obsession), François Ozon s’y réfère dans son thriller psychologique ("Vertigo", "Pas de printemps pour Marnie"). Il cite ouvertement "Faux Semblant" de Cronenberg sur les frasques de jumeaux avec une même femme sans qu’elle les différencie. Il renvoie au Welles précité, et Ozon s’auto-cite lui-même dans l’impudeur de l’exhibition des corps ("Swimming Pool"). Il ne fait pas pour autant de son film un chapelet de références, mais un film autonome, nourri de ces citations.

Il prend le contrepoint de ses modèles. Le point de vue des jumeaux de "Faux semblant", est délaissé au profit de celui de la femme qu’ils manipulaient. A l’inverse d’Hitchcock qui créé le suspense en dévoilant par avance l’échéance du drame, Ozon en garde le mystère, l’épaissit à loisir, sans que l’on puisse en deviner la résolution. Il inverse, comme dans le reflet d’un miroir encore, les choix de ses prédécesseurs. Avec son sens de la provocation, Ozon n’hésite pas à choquer le spectateur par des choix radicaux, mais fait en sorte qu'ils soient acceptés par une élégance constante. Paradoxe encore.

Reportage : P. Deschamps / N. Hayter / D. Da Meda / N. Bertgier / J-P. Bosch / A. Gidon

Il fallait bien toutefois que le bât blesse quelque part. C’eût été trop beau. Et c’est dans sa conclusion que le film faiblit. Bien introduite dans un clin d’œil inattendu à "Alien", l’explication de l’énigme est simpliste, trop brutale, par rapport à la sophistication de l’intrigue. Tout ça pour ça, est-on tenté de constater. Une non résolution totale aurait été plus séduisante. Mais ne serait-ce pas l’ultime reflet inversé de tout ce qui l’a précédé ? Comme un dernier pied-de-nez au spectateur ? Comme pour signifier que ce qui est compliqué s’avère en fait fort simple. Que c’est l’individu qui se complique la vie et non elle qui est compliquée. C’est du moins tout le sens du destin de Chloé dans le film. Si Jérémie Renier, dans son double rôle antinomique, et Marina Vacth, en névrosée, sont convaincants, Ozon ne joue pas la carte du réalisme psychologique, mais du fantastique, de l’intervention de l’extraordinaire dans l’ordinaire. "L’Amant double" demeure très efficace dans ses enjeux, avec une mise en images d’une rare beauté inventive, formelle et intentionnelle. Finalement, "L’Amant double", c’est Ozon lui-même, à la fois amoureux du cinéma et de son métier de cinéaste.

"l'Amant double" : l'affiche

"l'Amant double" : l'affiche

© Mars Films

LA FICHE

Genre : Thriller érotique
Réalisateur : François Ozon
Pays : France
Acteurs : Marine Vacth, Jérémie Renier, Jacqueline Bisset
Durée : 1h50
Sortie : 26 mai 2017

Synopsis : Chloé, une jeune femme fragile et dépressive, entreprend une psychothérapie et tombe amoureuse de son psy, Paul. Quelques mois plus tard, ils s'installent ensemble, mais elle découvre que son amant lui a caché une partie de son identité.