Cannes 2016 : appel du cinéma à gracier Keywan Karimi

Par @Culturebox
Publié le 12/05/2016 à 20H02
Keywan Karimi à Téhéran (photo datée du 20 février 2016)

Keywan Karimi à Téhéran (photo datée du 20 février 2016)

© Handout / AFP

Des cinéastes et professionnels du cinéma, réunis au 69e Festival de Cannes, ont demandé jeudi "solennellement aux autorités iraniennes la grâce de Keywan Karimi", cinéaste iranien de 30 ans, comdamné à 223 coups de fouet et un an de prison ferme.

"Son crime, déclarent dans un communiqué une quarantaine d'organisations professionnelles internationales, "avoir exercé son métier de cinéaste, avoir montré le visage non officiel de la société iranienne."

Le monde du cinéma demande également "à tous les gouvernements d'intervenir auprès des autorités iraniennes", soulignant que "le temps presse". "Nous ne pouvons accepter que, par le simple fait d'avoir exercé son seul regard artistique et critique, Keywan Karimi ait rejoint la trop longue liste des artistes, journalistes et citoyens privés, par les autorités iraniennes, de leur liberté, voire de leur vie", ajoutent les signataires.

L'appel est notamment lancé par le Festival de Cannes, le W&DW - Writers and Directors Worldwide, la FERA - Fédération Européenne des Réalisateurs de l'Audiovisuel, l'ADAL - Latin American Audiovisual Directors Alliance, l'European Film Academy, l'ARP - Société civile des Auteurs Réalisateurs Producteurs (France), l'Accademia del Cinema Italiano - Premi David di Donatello, la Biennale de Venise - Mostra Internazionale d'Arte Cinematografica et le DAC - Directores Argentinos Cinematográficos.

Condamné pour un documentaire sur des graffitis politiques

Keywan Karimi, musulman sunnite originaire du Kurdistan iranien, dans l'ouest du pays, a été condamné pour avoir réalisé un documentaire sur les graffitis politiques des murs de Téhéran.

Début décembre, quelque 130 cinéastes iraniens avaient écrit une première lettre de soutien, se déclarant "choqués" par sa condamnation. Parmi les signataires figurait le réalisateur Jafar Panahi qui a obtenu l'Ours d'or du dernier festival cinématographique de Berlin pour son film "Taxi", tourné clandestinement à Téhéran malgré une interdiction de filmer imposée au réalisateur par les autorités iraniennes.

"Je ne veux pas être érigé en héros. Que mes films soient vus ou que mon nom soit connu, c'est vraiment secondaire. Le cinéma c'est avant tout ce qui donne sens à ma vie", a déclaré la semaine dernière Keywan Karimi dans un entretien à l'AFP.

Son interview à l'AFP du 6 mai 2016

- Quel est votre état d'esprit aujourd'hui ?
- Je suis dans l'attente qu'on vienne me chercher, c'est très pesant. Après plusieurs procès, grâce à la mobilisation internationale, ma peine a été réduite de six ans de prison à un an ferme et cinq avec sursis (en février, ndlr). Aujourd'hui, une procédure très bureaucratique s'est ouverte : j'ai reçu plusieurs convocations pour la prison, la dernière il y a 5 jours. Comme je travaille sur un projet, j'ai décidé de ne pas me présenter pour pouvoir terminer le film. La police m'appelle régulièrement mais ce n'est ni positif ni négatif : je ne suis pas acquitté mais personne n'est encore venu me chercher. Le projet de film, dans lequel je suis très impliqué, m'aide à ne pas tomber dans le désarroi. Les preuves de soutien m'aident aussi beaucoup, elles brisent la solitude. La solidarité du monde du cinéma m'a mis du baume au coeur, car je ne suis pas un militant politique, je ne suis pas allé en prison parce que je suis opposant au régime mais parce que je suis cinéaste.

- Que vous reprochent les autorités iraniennes ?
- Pour la première condamnation, qui m'a valu 15 jours de prison en cellule d'isolement fin 2013, j'ai été accusé de "propagande contre le régime" et d'"insulte contre les valeurs sacrées", aucune preuve n'a été fournie. Graduellement d'autres accusations se sont ajoutées : "relation illégitime", "consommation d'alcool", "complot contre la sécurité intérieure et extérieure"... Qu'est-ce que ça veut dire, menace à la sécurité d'un pays étranger ? C'est ridicule, dans mon film "Écrire sur la ville", je n'ai fait que filmer des graffitis, c'est un constat de ce qui se passe sur les murs de Téhéran. Ils viennent d'ajouter "usage de stupéfiants" et "production et diffusion de pornographie" pour mon film "The Adventure of Married Couple" sur un couple d'ouvriers, mais rien n'est pornographique dans ce film.

- Comptez-vous rester en Iran et y faire des films ?
- Je veux rester en Iran mais ce n'est pas par patriotisme. J'imagine que je pourrais immigrer facilement mais je veux continuer à faire ce que je fais ici, à résister en tant que créateur et non pas en tant qu'opposant politique. Je veux rester pour défendre le droit de vivre. Le fait que mon activité artistique se traduise en acte d'opposition politique ici en dit long sur la situation en Iran. Quand Yilmaz Güney (réalisateur turc d'origine kurde, ndlr) a reçu la Palme d'Or (pour Yol, en 1982) il a dit que faire du cinéma c'était une forme de lutte pour lui. C'était un militant qui appartenait à une organisation politique mais j'en retiens que faire des films, cela peut aussi être une forme de lutte, cette lutte c'est la défense du courage de penser. Je ne veux pas être érigé en héros. Que mes films soient vus ou que mon nom soit connu, c'est vraiment secondaire. Le cinéma c'est avant tout ce qui donne sens à ma vie.