65e Berlinale : l'Ours d'or à "Taxi" de l'Iranien dissident Jafar Panahi

Par @Culturebox
Mis à jour le 15/02/2015 à 14H56, publié le 15/02/2015 à 09H48
Jafar Panahi, le réalisateur de Taxi rempote l'ours d'or à la 65e Berlinale

Jafar Panahi, le réalisateur de Taxi rempote l'ours d'or à la 65e Berlinale

© JAFAR PANAHI / JAFAR PANAHI / BERLINALE / AFP

La 65e édition du festival du film de Berlin, réputé sensible aux sujets politiques, a couronné samedi le cinéaste iranien dissident Jafar Panahi, interdit de travailler dans son pays et de voyager à l'étranger, en décernant l'Ours d'or à son film "Taxi".

En l'absence du cinéaste, la récompense a été reçue par sa nièce, Hana Saeidi, qui joue dans le film. "Je suis incapable de dire quoi que ce soit. Je suis trop émue", a lancé la petite fille en larmes, qui a brandi le trophée.

"Plutôt que de laisser détruire son esprit et d'abandonner, plutôt que de se laisser envahir par la colère et la frustration, Jafar Panahi a écrit une lettre d'amour au cinéma", a déclaré le président du jury, le réalisateur américain Darren Aronofsky, estimant que son film était "rempli de l'amour qu'il porte à son art, à sa communauté, à son pays et à son public".
Hana Saeidi, nièce de Jafar Panahi, recoît l'ours d'or lors de la 65e Berlinale

Hana Saeidi, nièce de Jafar Panahi, recoît l'ours d'or lors de la 65e Berlinale

© TIM BRAKEMEIER / DPA / dpa Picture-Alliance
Symboliquement, l'Ours d'or a été posé et photographié tout seul après la cérémonie sur l'estrade où aurait dû s'exprimer le réalisateur pour une conférence de presse. "Je me réjouis beaucoup de la décision du jury international de décerner l'Ours d'or à Jafar Panahi" a réagi dans un communiqué le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier, y voyant "un signal important pour la liberté de l'art".

"Taxi", une chronique de la société iranienne

"Taxi" est une chronique à la fois drôle et saisissante de la société iranienne, à travers les déambulations d'un chauffeur de taxi dans les rues de Téhéran, interprété par le réalisateur lui-même. Ses passagers, Iraniens hauts en couleur, en disent beaucoup sur leur pays, dont Jafar Panahi s'efforce de saisir l'âme.
"Taxi" de Jafar Panahi

"Taxi" de Jafar Panahi

© IRN 2015 DIRECTOR: Jafar Panahi
Après "Ceci n'est pas un film" et "Pardé", c'est le troisième long métrage réalisé par Jafar Panahi en défiant les autorités depuis qu'il a été arrêté en 2010, alors qu'il préparait un film sur les manifestations contre la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad en 2009. Condamné à six ans de prison et 20 ans d'interdiction de réaliser des films ou de voyager, il a retrouvé une liberté précaire qui lui permet de tourner clandestinement mais sans pouvoir quitter l'Iran.

Observateur engagé de la société, ce cinéaste est un habitué de la Berlinale. Il avait reçu le Grand Prix du jury en 2006 pour "Hors jeu" et le prix du scénario en 2013 pour "Pardé".

Jafar Panahi s'est dit dimanche "heureux pour (lui)-même et le cinéma iranien"
              
"Je suis vraiment heureux pour moi-même et pour le cinéma iranien", mais "aucun prix ne vaut celui que mes compatriotes voient mes films", a-t-il déclaré à l'agence semi-officielle Ilna, lors d'un rare entretien avec un média iranien. "Cela fait des années que la scène artistique est politisée, spécialement le cinéma", a-t-il dénoncé. Il a reproché aux responsables de l'Organisation du cinéma, une instance dépendant du ministère iranien de la Culture, de laisser "la politique enfermer le cinéma entre de hauts murs".
              
M. Panahi a aussi dénoncé les accusations portées contre lui et les cinéastes de sa génération jugés subversifs car évoquant la réalité sociale de la République islamique. "Les gens au pouvoir nous accusent de faire des films pour les festivals étrangers. Ils se cachent derrière des murs politiques et ne disent pas que nos films n'ont jamais reçu d'autorisation de diffusion dans les cinémas iraniens", a dit le cinéaste. "Si cela était le cas, alors la peur des diffusions de films iraniens à l'étranger n'existerait pas. Et ils pourraient être utilisés pour faire connaître le cinéma iranien", a affirmé le réalisateur originaire de Téhéran. Il a assuré avoir proposé au chef de l'Organisation du cinéma, Hojatollah Ayoubi, de diffuser "Taxi" lors du festival Fajr, organisé début février à Téhéran. "J'aurais alors écrit (aux organisateurs de la Berlinale) pour leur demander de retirer mon film de la compétition officielle", a-t-il expliqué. Dans une lettre ouverte publiée le 8 février, M. Ayoubi avait mis en garde les organisateurs de la Berlinale contre une politisation du festival. 
             
Rampling et Courtenay, Ours d'argent des meilleurs interprètes
  
Les Ours d'argent saluant les meilleurs interprètes féminin et masculin sont venus récompenser les performances des deux acteurs britanniques de "45 years", Charlotte Rampling et Tom Courtenay. Dans ce drame d'Andrew Haigh, ils incarnent Kate et Geoff, un couple qui s'apprête à célébrer son 45e anniversaire de mariage, lorsqu'un évènement vient faire vaciller leurs certitudes.
Charlotte Rampling et Tom Courtenay, Ours d'argent pour "45 years", Berlinale 2015

Charlotte Rampling et Tom Courtenay, Ours d'argent pour "45 years", Berlinale 2015

© MEHMET KAMAN / ANADOLU AGENCY
"On ne donne généralement pas les prix d'interprétation masculin et féminin au même film. C'est assez rare. Donc nous sommes rares", a plaisanté Charlotte Rampling. "Je suis très contente", a ajouté l'actrice de 69 ans, observant qu'elle avait été peu récompensée dans sa carrière. "J'ai toujours voulu favoriser les films d'auteurs plutôt que les films commerciaux. Cela ne vous met pas nécessairement dans la catégorie de ceux qui gagnent des prix".
              
Le jury a aussi récompensé le cinéma d'Europe de l'Est. Il a tenu à décerner deux Ours d'argent du meilleur réalisateur: l'un est allé au Roumain Radu Jude pour "Aferim", road movie historique en noir et blanc dans l'Europe de l'Est de 1835, et l'autre à la Polonaise Malgorzata Szumowska pour "Body", histoire d'un médecin légiste et de sa fille anorexique qui peine à faire le deuil de sa mère.
              
Le cinéma latino-américain était aussi à l'honneur. Le grand Prix du Jury est allé au Chilien Pablo Larrain pour "El Club", sur une communauté religieuse déstabilisée par un scandale.
Le grand Prix du Jury au Chilien Pablo Larrain pour "El Club", Berlinale 2015

Le grand Prix du Jury au Chilien Pablo Larrain pour "El Club", Berlinale 2015

© MEHMET KAMAN / ANADOLU AGENCY
"Le Bouton de nacre", autre film chilien de Patricio Guzman, a reçu l'Ours d'argent du meilleur scénario. Le prix Alfred-Bauer, récompensant "un film qui ouvre de nouvelles perspectives dans l'art cinématographique", est revenu à "Ixcanul", premier film du Guatémaltèque Jayro Bustamante.