Trois grands films cannois en vidéo

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 15/02/2015 à 17H48, publié le 15/02/2015 à 17H32
"Léviathan" d'Andreï Zvyagintsev

"Léviathan" d'Andreï Zvyagintsev

© Pyramide Distribution

Trois films en compétition au dernier Festival de Cannes viennent de sortir dans les bacs. Et pas des moindres : "Leviathan", Prix du scénario, "Sils Maria" et "Still the water", ces deux derniers étant repartis bredouilles. Ce qui n'enlève rien à leurs grandes qualités, vu l'accueil enthousiaste de la critique internationale présente en 2014 sur la Croisette.

Leviathan

L'histoire : Kolia habite une petite ville au bord de la mer de Barents, au nord de la Russie. Il tient un garage qui jouxte la maison où il vit avec sa jeune femme Lylia et son fils Romka qu’il a eu d’un précédent mariage. Vadim Sergeyich, le Maire de la ville, souhaite s’approprier le terrain de Kolia, sa maison et son garage. Il a des projets. Il tente d’abord de l’acheter mais Kolia ne peut pas supporter l’idée de perdre tout ce qu’il possède, non seulement le terrain mais aussi la beauté qui l’entoure depuis sa naissance. Vadim Sergeyich devient alors plus agressif...
"Leviathan" : la bande-annonce
Le film : Dès les premiers plans l'envoûtement opère. Avec ces vues d'une baie de la mer de Barents, au nord de la Russie, sur une musique de Philip Glass, aux cordes profondes. La suite enchaîne sur une dramaturgie parfaitement maîtrisée, dans l'aube opaline d'un paysage non moins chaotique. A l'image d'un pays, d'un semi continent, la Russie, gangrénée par la corruption. A travers l'histoire de ce garagiste exproprié par une municipalité mafieuse, c'est tout un pays que stigmatise Andreï Zvyagintsev, coscénariste et réalisateur. Mais combien d'autres ? Et au-delà, la condition humaine mise à la solde d'Etats qui n'en ont plus que le nom.
"Léviathan" de Andreï Zviaguintsev

"Léviathan" de Andreï Zviaguintsev

© Pyramide Distribution
Andreï Zvyagintsev atteint l'accord parfait. Un équilibre entre scénario, dramaturgie, et mise en images d'un niveau exceptionnel qui laisse pantois. Tout est corrompu dans le film : les épaves dans la baie, les voitures cabossées, les maisons lépreuses… et bien sûr, les hommes. Cet exposé des plus pessimistes ne laisse pas moins place à un humour des plus jouissifs et ravageurs dans plus d'une scène, notamment celle d'une fête d'anniversaire d'anthologie.

Coup de chapeau enfin à tous les acteurs du film qui auraient mérité un Prix d'interprétation collectif, tant ils sont tous remarquables. "Leviathan" est un chef-d'œuvre.

Bonus : Un premier complément consiste en un entretien de 22 minutes avec le réalisateur russe Andreï Zvyagintsev sur toutes les étapes de la mise en oeuvre de "Leviathan", son troisième film, après "Le Retour" et "Elena". De l'écriture du scénario avec son complice régulier Oleg Neguine, au choix des décors, à sa direction d'acteurs et aux motivations de son personnage principal, en passant par les influences du cinéaste. Un deuxième bonus, également de 22 minutes, rassemble toutes les scènes coupées au montage.
Jaquette DVD de "Leviathan" d'Andrey Zvyagintsev

Jaquette DVD de "Leviathan" d'Andrey Zvyagintsev

© Pyramid
Leviathan
De Andreï Zvyagintsev (Russie), avec Vladimir Vdovichenkov, Elena Liadova, Alexei Serebraikov - 2h20 - Editeur : Pyramid – Sortie DVD/Blu-Ray : 3 février 2015

Sils Maria

L'histoire : A 18 ans, Maria Enders a connu le succès en incarnant Sigrid, jeune fille ambitieuse et au charme trouble qui fascine et conduit au suicide une femme mûre, Helena. Vingt ans plus tard, à l'apogée de sa gloire, elle reçoit à Zurich un prix prestigieux au nom de Wilhelm Melchior, l'auteur et metteur en scène de la pièce qui, quelques heures avant la cérémonie, meurt subitement. On propose à Maria Enders de reprendre cette pièce, mais cette fois de l'autre côté du miroir, dans le rôle d'Helena.
"Sils Maria" : la bande-annonce
Le film : Comme le relevait fort justement "Le Film Français", "Sils Maria" est au croisement d'"Eve" (1950) de Joseph L. Mankiewisz, avec Bette Davis et Anne Baxter, et "Persona" (1966) d'Ingmar Bergman, avec Bibi Andersson et Gunnar Björnstrand. En référence au Mankiewisz et au Bergman, Assayas emmène dans un huis-clos Juliette Binoche et son assistante (Kristen Stewart) dans les Alpes suisses pour répéter la pièce, avec de curieux processus psychologiques entre les deux femmes qui vont recréer dans leur relation la dramaturgie originale.

Bénéficiant d'un décor naturel exceptionnel, Assayas en tire des images d'une très grande beauté, notamment dans ce phénomène météorologique du "Serpent du col de Majola" en Suisse alpine. Cette formation nuageuse, encore mal expliquée, traduit par métaphore toute la psychologie de Maria face à la reprise d'une pièce, où elle jouait à 18 ans le rôle d'une belle manipulatrice, vingt ans plus tard projetée dans le rôle d'une quarantenaire manipulée. L'étrange glissement au sein de la vallée de la formation nuageuse traduit le passage du temps, particulièrement cruel pour les actrices, du moins souvent vécu comme tel. Tout le sujet d'"Eve". "Persona" se retrouve dans la confrontation entre la comédienne et son assistante, le duo effectuant un transfert, de la pièce qu'elles répètent, à leur propre relation.
Juliette Binoche et Kristen Stewart dans "Sils Maria" d'Olivier Assayas

Juliette Binoche et Kristen Stewart dans "Sils Maria" d'Olivier Assayas

© Carole Bethuel
Olivier Assayas réalise un film de femmes, comme nombre de ses autres longs métrages. Chabrol disait à propos de la fiction : "Dès qu'il s'agit d'une femme, c'est intéressant". "Sils Maria" en est encore une preuve majeure.

Les bonus : Le premier complément présente le court métrage de 1924 auquel il est fait référence dans le film. Magnifique. Le deuxième est une interview d'Olivier Assayas avec Olivier Père de 22 minutes, réalisée à Cannes, diffusée sur Arte. Le cinéaste parle des thèmes de son film, comme les conséquences du temps sur les personnages, ou les différentes temporalités conséquentes aux changements d'époque et de société.
Jaquette DVD de "Sils Maria" d'Olivier Assayas

Jaquette DVD de "Sils Maria" d'Olivier Assayas

© Keep Case
Sils Maria
De Olivier Assayas (France/Allemagne/Suisse) , avec : Juliette Binoche, Kristen Stewart, Chloë Grace Moretz - 2h03 - Editeur : Keep Case - Sortie DVD/Blu-Ray : 3 février 2015

Still the Water

L'histoire : Sur l¹île d'Amami, les habitants vivent en harmonie avec la nature, ils pensent qu'un dieu habite chaque arbre, chaque pierre et chaque plante. Un soir d'été, Kaito, découvre le corps d¹un homme flottant dans la mer, sa jeune amie Kyoko va l'aider à percer ce mystère. Ensemble, ils apprennent à devenir adulte et découvrent les cycles de la vie, de la mort et de l'amour…
"Still the Water" : la bande-annonce
Le film : Naomi Kawase, c'est un peu un mixage entre les frères Dardenne et Terrence Malick, par le choix de leurs sujets et leurs mises en images. Venant de la photographie et du documentaire, Naomi Kawase filme magnifiquement la nature, comme l'équivalent nippon de l'américain. Mais elle y allie à chaque fois un discours adapté à ses racines qui renvoie au duo belge.

La construction de ses films officie comme celle d'une plante. Une graine, des feuilles, un arbre. Cette rhétorique aboutit vraiment dans "Still The Water", où tout vient de l'océan originel. L'océan entourant une île, où vient de se noyer un inconnu au centre de l'intrigue, mystérieuse, qui pourrait faire l'objet d'un thriller, détourné en récit initiatique.
"Still the Water" de Naomi Kawase

"Still the Water" de Naomi Kawase

© Haut et Court
Naomi Kawase résout une alchimie subtile, avec son art contemplatif, propre à l'Asie et au Japon en particulier. Elle participe d'un art, au croisement de l'ancestralité, de la nature et du contemporain qui élève son œuvre, de film en film, au rang de poésie filmique, en traitant de la métamorphose, paradigme de l'immortalité. Elle y parvient, mais non sans mal, avec un manque de rigueur qui la dessert, notamment au niveau du rythme, donc du montage. "Still the Water" n'en reste pas moins un beau film, radical, mais exigeant. 

Bonus : Trois compléments suivent le film. Un moyen métrage de 40 minutes de Naomi Kawase, "Katatsumori", et un court de 5 minutes, "Amami", précèdent un entretien de 8 minutes avec la réalisatrice. 
Jaquette DVD de "Still the Water" de Naomi Kawase

Jaquette DVD de "Still the Water" de Naomi Kawase

© Blaq Out
Still the Water
De Naomi Kawase (Japon), avec : Makiko Watanabe, Hideo Sakaki, Jun Murakami - 1h50 - Editeur : Blaq Out - Sortie DVD/Blu-Ray : 5 février 2015