Deux films rares et sublimes d'Antonioni en DVD

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 19/09/2013 à 15H52, publié le 19/09/2013 à 13H16
Michelangelo Antonioni en 1974

Michelangelo Antonioni en 1974

© Screen Prod / Photononstop

Cinquième long métrage de Michelangelo Antonioni ( "L'Avventura", "Blow Up"...) datant de 1955, "Femmes entre elles", et son seul film réalisé pour la télévision italienne en 1981, "Le Mystère d'Oberwald" d'après "L'Aigle à deux têtes" de Jean Cocteau, avec Monica Vitti, sont à nouveau visibles grâce à une double sortie en DVD chez Carlotta : encore !

FEMMES ENTRE ELLES
L'histoire : Clelia, jeune femme indépendante et chaleureuse, quitte Rome pour diriger une maison de couture à Turin. À peine arrivée, elle sauve la jeune Rosetta du suicide et se lie aux amies de celle-ci, issues de la bourgeoisie turinoise. Clelia va alors être le témoin des relations ambigües entre ces femmes, teintées de malveillance envers la fragile Rosetta qui, pour sa part, est folle amoureuse du mari de son amie Nene. Le cynisme et les mesquineries provinciales vont considérablement bouleverser Clelia qui se retrouvera confrontée à l’irréparable…
"Femmes entre elles" : la bande-annonce
Le film : Avant d'être critique, puis metteur en scène, Michelangelo Antonioni fit des études d'architecte, ce que ses films reflètent dans son traitement de l'espace, aux nombreux extérieurs, où les bâtiments structurent l'image, pour mieux signifier la solitude des personnages. Un sentiment que l'on retrouve dans "Femmes entre elles", où transparaîssent avec toujours autant d'élégance la construction savante du cadre, ou des mouvements fluides et discrets de caméra. Une grammaire cinématographique envoûtante de tous les instants. 

Ses actrices, Eleonora Rossi Drago, Valentina Cortese, Yvonne Furneaux, Madeleine Fischer, Anna Maria Pancani sont plus belles et sophistiquées les unes que les autres, et composent un quintète de charme où fomentent les rivalités plus ou moins rentrées qui peuvent être assassines. Cinéaste de la femme, Antonioni ne s'arrête pas à ses seuls personnages féminins et traduit comme dans nombre de ses films l'incommunicabilité homme/femme, celle-ci allant dans les deux sens.

Si le drame est en effet au coeur du film, Antonioni ne nous donne pas moins l'impression de devenir un intime de ce groupe d'"amies" (le titre original est "Le Amiche"), de suivre leurs frasques et déboirs jusqu'au drame, sans en démordre une seconde. Un film qui après bientôt 60 ans garde une modernité sans fard. 
"Femmes entre elles" : jaquette DVD

"Femmes entre elles" : jaquette DVD

© Carlotta Films

Bonus : Enseignant le cinéma italien à l'Université Paris VIII, Aurore Renaud rappelle les origines de "Femmes entre elles", adapté d'une nouvelle de Cesare Pavese, où le thème du suicide recoupe le sien-propre en 1950. Antonioni a toujours repris ce thème du mal de vivre dans ses films. Il est ici au coeur du personnage de Rosetta, sincère et incomprise, au milieu d'"amies", parfois cruelles, et par un amant insconstant, sinon inconsistant.   

Femmes entre elles
De Michelangelo Antonioni (Italie, 1955)
Avec : Eleonora Rossi Drago, Gabriele Ferzetti, Valentina Cortese, Yvonne Furneaux, Madeleine Fischer, Anna Maria Pancani - 1h44
Editions : Carlotta Films

LE MYSTERE D'OBERWALD
L'histoire : Sébastien, un jeune poète révolutionnaire, s’introduit au château d’Oberwald pour commettre un attentat contre la reine du royaume. Blessé par les gardes, il s’évanouit aux pieds de celle-ci, qui le dissimule dans sa chambre. Vivant recluse depuis l’assassinat du roi, la reine ne demande qu’à connaître un sort similaire à celui de son mari. Elle propose alors un pacte au jeune homme : elle le gardera trois jours à son service, durée au cours de laquelle il devra la tuer, sans quoi elle le livrera au chef de la police, l’ignoble comte de Fœhn. Ils tombent cependant rapidement sous le charme l’un de l’autre…

Franco Branciaroli et Monica Vitti dans "Le Mystère Oberwald" de Michelangelo Antonioni

Franco Branciaroli et Monica Vitti dans "Le Mystère Oberwald" de Michelangelo Antonioni

© Carlotta Films

Le film : C'est à la demande de son égérie Monica Vitti que Michelangelo Antonioni tourna en 1981 "Le Mystère d'Oberwald" pour la télévision italienne. Ce qui n'empêcha pas le film d'être projeté en première mondiale à la Mostra de Venise. Cette expérience lui permit de s'essayer pour la première fois à un tournage en numérique, lui permettant un travail en direct sur la couleur, l'exemptant des contraintes dues au tirage argentique des laboratoires.

Le résultat est très étonnant à l'écran, inattendu quand on connaît la sobriété du filmage d'Antonioni. En effet, "Le Mystère Oberwald", adapté de la pièce de Cocteau "L'Aigle à deux têtes", déjà transposé à l'écran, par l'auteur, en 1947 sous son titre original avec Edwige Feuillère et Jean Marais, a tout ici d'un conte gothique. Le film s'ouvre sur une scène d'orage dans le plus pur style d'un Mario Bava, rappelant notamment "Le Corps et le fouet" (1963), ou "Opération peur" (1966). Une fois cette introduction posée, la recherche stylistique renvoie à celle de Clouzot sur "L'Enfer" que le metteur en scène français n'a pas pu mener à bout. Comme s'il en prenait le relais. ils ne seront malheureusement pas suivis.

"Le Mystère d'Oberwald" de Michelangelo Antonioni

"Le Mystère d'Oberwald" de Michelangelo Antonioni

© Carlotta Films

Antonioni n'a cessé d'expérimenter : "L'Avventura", "Blow-Up", "Zabrisky Point", "Le Désert rouge"... Passant aussi de drames tout en extérieur ("L'Avventura"), à intérieur ("La Notte", "L'Eclipse"), il rassemble ces (ses) paradoxes dans "Le Mystère d'Obewald". Filmé très en intérieur (le film est adapté d'une pièce de théâtre), il n'en émanne pas moins une ode à la nature dans plus d'une scène. Cette production, comme son titre l'indicte, reste un "mystère". 

Les personnages sont des fantômes, comme prisonniers à revivre éternellement le drame qu'il leur fut fatal (thème récurrent du cinéma fantastique italien des années 60). L'ombre de Louis II de Bavière ne cesse de planer sur l'intrigue, comme le souligne la musique wagnerienne (malheureusement mal rendue par l'altération du support), l'ambiance gothique très soignée, référencielle au roman noir des XVIIIe/XIXs siècles ne correspondent pas aux fondamentaux antonioniens.

Il n'en reste pas moins que 'Le Mystère d'Obewald" demeure une oeuvre magistrale, très atypique, preuve d'une recherche et richesse filmique unique. Antonioni était lui-même expectatif face à son film, déclarant à l'époque : "S'il y a un Mystère d'Oberwald", c'est pourquoi j'ai réalisé ce film". Dont acte, à vérifier d'urgence. Fascinant.

Bonus : La même Aurore Renaud (voir ci-dessus) commente "Le Mystère d'Oberwald". Elle évoque notamment les liens entre le film et la pièce, puis le film, de Cocteau, avec Louis II de Bavière, dans une continuité avec l'actualité de l'Italie de l'époque. Donc avec le terrorisme italien des années 70. Un entretien passionnant qui tient en compte les paradoxes du film avec son auteur et leurs atouts. Mystérieux.

"Le Mystère d'Oberwald" jaquette DVD

"Le Mystère d'Oberwald" jaquette DVD

© Carlotta Films

Le Mystère d'Oberwald
De Michelangelo Antonioni (Italie, 1981)
Avec : Monica Vitti, Franco Branciaroli, Paolo Bonacelli - 1h52
Editeur : Carlotta