"La Loi du marché" : Stéphane Brizé s'est-il trop inspiré d'un court-métrage ?

Par @Culturebox
Mis à jour le 05/06/2015 à 16H50, publié le 05/06/2015 à 16H23
Vincent Lindon dans "La Loi du marché" de Stéphane Brizé

Vincent Lindon dans "La Loi du marché" de Stéphane Brizé

© Nord Ouest Productions / Arte fr / Collection Christophel

Une polémique a vu le jour autour de "La Loi du marché", qui a valu à Vincent Lindon son prix d'interprétation au festival de Cannes. Le film de Stéphane Brizé comporte quelques similitudes troublantes avec un court-métrage réalisé en 2010 par Patrice Deboosère, "Lundi CDI". Les deux œuvres racontent l'histoire d'un vigile de supermarché en proie au système dans lequel il est contraint d'évoluer.

Les deux films comportent par exemple une scène de confrontation entre le vigile et un client du supermarché qui a volé un article.

Le court-métrage "Lundi CDI" de Patrice Deboosère (2010)

Le 18 mai dernier, soit plusieurs jours avant que n'éclate la controverse, Patrice Deboosère a relaté sur sa page Facebook, de manière posée et non belliqueuse, sa version de l'histoire de son court-métrage :

"Vincent Lindon a découvert mon court-métrage alors que je le sollicitais pour un autre projet. Il m'a alors confié son souhait d'étudier la possibilité d'en faire un long. Je l'ai autorisé à le montrer à différentes personnes afin d'envisager cela plus concrètement, tout en lui rappelant mon désir de travailler avec lui. Quelques mois plus tard, j'apprends par hasard que Stéphane Brizé travaille sur le projet. Contrarié de ne pas avoir eu d'informations directes sur l'évolution de ce projet, j'ai surtout compris que mon rôle se limiterait à avoir suscité ce désir de film.

Concernant d'éventuels droits, je conviens oralement, avec Stéphane Brizé et Christophe Rossignon, le producteur, que si un ou plusieurs éléments narratifs de mon film seraient ré exploités, il serait question d'un contrat en bonne et due forme. Finalement, la version finale du scénario n'en comportait aucun, donc pas de contrat. Je n'ai à ce jour pas encore vu le film mais je fais entièrement confiance à Stéphane Brizé, dont j'apprécie beaucoup le travail et pour lequel mon film aura juste été une source d'inspiration comme une autre."


On comprend ainsi qu'un accord verbal a été passé avec Stéphane Brizé, stipulant que des droits seraient versés à Patrice Deboosère en cas d'utilisation de certains éléments de son court-métrage. Mais cet accord n'a pas été suivi d'effet. Le nom du réalisateur du court-métrage a toutefois été mentionné dans le générique de "La Loi du marché", mais avec une erreur, le prénom "Patrice" devenant "Patrick".

Brizé conteste la version de Deboosère

Stéphane Brizé ne donne pas exactement la même version sur le site Slate. Selon lui, Patrice Deboosère n'a pas du tout appris "par hasard" l'existence d'un projet de film. Au contraire, il assure l'avoir informé par un appel téléphonique. Il affirme en outre que le court-métrage de Patrice Deboosère ne l'a pas inspiré, mais l'a fait "rebondir sur une idée" qu'il avait déjà en tête. Et d'ajouter : "Un personnage d'agent de sécurité, c'est comme un personnage de policier, ce n'est pas une idée qui appartient à quelqu'un."

"La loi du marché" : la bande-annonce

Voici les propos de Stéphane Brizé cités par Slate :

"Vers fin 2013, Vincent [Lindon] voit le court métrage Lundi CDI de Patrice. Il est intéressé par la figure de l'agent de sécurité, il en parle à Christophe Rossignon [producteur] et lui dit : j'ai envie d'appeler le gars pour voir si on peut racheter les droits ou faire quelque chose avec. Christophe et Vincent m'appellent à ce moment là. Moi je vois le court Lundi CDI et je dis immédiatement à Vincent que je ne développerai pas cette histoire-là, pour moi ça ne tient qu'en court.

Par contre, l'idée de cet agent de sécurité me fait rebondir sur une idée que j'ai sur une page de mon ordi depuis quelques temps : est-ce que pour un emploi on peut faire n'importe quoi ? Et sur cette page j'avais déjà l'idée de l'agent de sécurité. Un personnage d'agent de sécurité c'est comme un personnage de policier, ce n'est pas une idée qui appartient à quelqu'un. Et des hypermarchés qui ont mis en place un système pour renvoyer un membre du personnel pour des motifs hyper mineurs, comme je le montre dans mon film, c'est quelque chose dont on a énormément parlé dans la presse il y a quelques années. Chez moi, l'enjeu dramatique, c'est quelqu'un au chômage qui se retrouve avec un emploi et un dilemme moral : est-on prêt à tout pour garder son emploi ?"


Concernant la question des droits, Stéphane Brizé a relaté à Slate la conversation qu'il a eue avec Patrice Deboosère :

"Immédiatement, j'appelle Patrick [sic] Deboosère, je lui dis que j'ai ressorti de mon ordi, où j'ai plein d'idées, cette histoire d'agent de sécurité ; mais son histoire n'a rien à voir avec mon histoire. Il me dit : vous me promettez que vous ne récupérez pas l'idée principale ? Je lui ai dit : "Si on prend quoi que ce soit on vous paiera." Et je lui ai dit : "Vous êtes bien d'accord que vous n'avez pas inventé la figure de l'agent de sécurité." Il m'a dit: "Bien sûr, pas de souci." Et finalement nous n'avons rien repris."

Stéphane Brizé précise qu'il a néanmoins mentionné Patrice Deboosère dans les remerciements, puisque les deux hommes avaient longuement échangé sur ce thème de société.

C'est aux spectateurs, désormais, de se faire une opinion en faisant la part des choses entre ce qui rapproche les deux œuvres, mais aussi tout ce qui les distingue...