Soudan : le grand sommeil des cinémas de Khartoum

Par @Culturebox
Mis à jour le 18/11/2015 à 11H28, publié le 31/12/2014 à 12H03
Des enfants jouent au football devant l'écran désaffecté du cinéma Halfaya, fermé en 2005

Des enfants jouent au football devant l'écran désaffecté du cinéma Halfaya, fermé en 2005

© Ashraf Shazly / AFP

Il y a 30 ans, Khartoum comptait une quinzaine de cinémas, remplis chaque week-end. Aujourd'hui, ils ne sont plus que trois qui vivotent dans des locaux défraîchis, victimes de la crise économique et de la politique du régime soutenu par les islamistes.

"Dans le passé, les gens appelaient pour réserver des billets et nous projetions des films en anglais le dimanche et en arabe le mardi", confie à l'AFP Ali al-Nour, projectionniste dans l'une des trois salles obscures encore ouvertes.

Désaffection
Ce quinquagénaire aux cheveux gris se languit du temps où les cinéphiles soudanais se pressaient pour rire devant des comédies égyptiennes ou se faire peur avec le dernier thriller hollywoodien. "Le 'Palais de la jeunesse et des enfants' proposait quatre projections par jour, mais il n'y en a plus que deux et parfois même qu'une. Peu de gens viennent, un maximum de 30 à 40 personnes", ajoute Ali avec regret.

Ce jour-là, seule une poignée de sièges est ainsi occupée. Les clients sont souvent de jeunes couples cherchant un endroit discret pour se retrouver. Devant le bâtiment en béton, des affiches aux couleurs fanées font la promotion de films d'action indiens datant de plusieurs années. "Le cinéma est dans un mauvais état... En fait, il n'existe plus vraiment", soupire le projectionniste.

25 ans de déclin
Les salles obscures de Khartoum, mégalopole de 4,6 millions d'habitants, déclinent depuis l'arrivée au pouvoir du président Omar el-Béchir en 1989 à la faveur d'un coup d'Etat militaire mené avec le soutien des islamistes. "Ils n'ont pas dit clairement que le cinéma était interdit par la religion ou la loi, mais ils ont pris des mesures" qui ont nui à cette industrie, explique à l'AFP Souleimane Ibrahim, un responsable du Sudan Film Group, une association créée quelques mois avant le coup d'État pour promouvoir le cinéma.

Le régime a notamment fermé l'Institut national du cinéma, un organisme gouvernemental chargé de favoriser le développement du septième art.
L'entrée du cinéma Halfaya, aujourd'hui fermé (22 décembre 2014)

L'entrée du cinéma Halfaya, aujourd'hui fermé (22 décembre 2014)

© Ashraf Shazly / AFP
Couvre-feu fatal pour les cinémas en plein air
Pour empêcher des manifestations, il a par ailleurs imposé un couvre-feu dans la capitale de 1989 à 1995, avec des dégâts irrémédiables sur les cinémas en plein air, ces auditoriums dotés de larges écrans et de centaines de sièges. "Comme toutes les projections étaient programmées le soir, elles ont cessé", souligne Souleimane Ibrahim.

L'un de ces cinémas, le Halfaya, a survécu jusqu'en 2005, puis a jeté l'éponge. Aujourd'hui les enfants du gardien s'amusent à tirer des buts dans ce qui était autrefois la scène accueillant un écran. Leur famille habite dans l'ancienne billetterie, au milieu d'affiches de stars de Bollywood, alors qu'à l'étage les projecteurs datant d'il y a plus de 60 ans prennent la poussière.

La crise économique n'a rien arrangé
La désertion des salles obscures a été accentuée par l'anémie de l'économie, surtout après l'embargo commercial imposé depuis 1997 par les États-Unis qui accusent le régime de violations des droits de l'Homme et de liens avec le terrorisme.

Le PIB moyen par habitant s'élève, selon la Banque mondiale, à 4 dollars par jour, ce qui rend le ticket de cinéma, à 6 livres soudanaises (un dollar), inabordable pour une grande partie de la population.

Malgré l'isolement du pays, les cinémas se battent pour obtenir des films étrangers, mais ils doivent souvent se contenter de productions indiennes, meilleur marché. Alors que plus de 60% de la population soudanaise a moins de 24 ans, de nombreux jeunes n'ont pas la moindre idée de l'engouement que leur pays a connu autrefois pour le cinéma.

L'espoir
Directeur du Sudan Film Factory, qui forme et fournit du matériel aux réalisateurs soudanais en devenir, Talal al-Afifi espère redonner vie, un jour, à cette passion. Marqué par le cinéma en plein air de son enfance, qui diffusait "voix, chansons et lumière dans tout le quartier", il a lancé le Festival indépendant du film du Soudan, qui tiendra bientôt sa troisième édition. En faisant le pari que des films soudanais se retrouveront de nouveau à l'affiche des écrans de Khartoum.