Camille Mauduech signe un documentaire sur la répression de Chalvet, en 1974 à la Martinique

Par @Culturebox
Mis à jour le 30/04/2014 à 18H32, publié le 25/03/2014 à 17H13
Tournage du documentaire "Chalvet, la conquête de la dignité "

Tournage du documentaire "Chalvet, la conquête de la dignité "

© Les Films du Marigot / Unifrance films

Quarante ans après les faits, la réalisatrice Camille Mauduech explore avec précision la révolte des ouvriers agricoles du Nord de la Martinique en février 1974. La répression qui s’ensuivra fera officiellement un mort et quatre blessés graves.

Documentaire français de Camille Mauduech - durée : 1h50 - Sortie : 19 mars 2014

Ce documentaire est salutaire. Salutaire pour les générations présentes et plus jeunes qui auraient tendance à oublier ce qu’étaient les conditions de vie des travailleurs agricoles dans la Martinique des années soixante et soixante-dix. Alors que les zones rurales commencent à se dépeupler pour la ville et qu’une nouvelle classe de travailleurs urbains voit le jour, les ouvriers agricoles de la canne à sucre et de la banane triment dans des conditions proches de la période post-esclavagiste.

Des horaires pouvant aller de l’aube jusqu’à la nuit, car il faut impérativement remplir les camions de bananes prêts à partir au port, des engagements précaires à la journée, des traitements dégradants, quasiment pas de droit sociaux, des passe-droits des géreurs tels un « droit de cuissage » envers les femmes contre du travail, et bien entendu des salaires de misère, inférieurs à tous les salaires des ouvriers - agricoles ou non - de Martinique et de l’hexagone. Ainsi allait la Martinique rurale des années soixante-dix, sous la coupe réglée des planteurs et figée dans un temps colonial que l’on croyait révolu.
La réalisatrice martiniquaise Camille Mauduech revient sur cette période avec son nouveau documentaire (1h50) sur la répression de Chalvet, zone rurale près de la commune de Basse-Pointe au Nord de la Martinique. En février 1974, une marche d’ouvriers agricoles en grève est impitoyablement réprimée. Accusés d’être manipulés par des militants d’extrême-gauche, les manifestants se font tirer dessus à balles réelles par les forces de l’ordre sur place et depuis un hélicoptère. Il y a officiellement un mort et quatre blessés graves. Sans doute des dizaines de plus, qui resteront à jamais dans l’anonymat.

Quarante ans après ces événements, Camille Mauduech donne la parole à certains protagonistes, dont des victimes de ce drame, aux ouvrières et ouvriers agricoles tout comme aux gérants d’exploitation, aux policiers et aux militants d’extrême gauche locaux de l’époque (Groupe d’action prolétarien, Groupe révolution socialiste et Groupe Septembre 70) impliqués dans les luttes sociales.

La diversité et la richesse des témoignages, appuyés par de fortes personnalités comme ces femmes « doubout » qui ont participé aux grèves, font de ce film un précieux document sociologique pour tous ceux qui s’intéressent à cette période de l’histoire de la Martinique. Se plaçant d’emblée en situation d’écoute, avec peu de commentaires et des images d’archives, l’auteur évite les pièges du parti pris, même si son film demeure politiquement engagé de par la nature du projet.

La “note d’intention” de Camille Mauduech

Une trilogie

« Chalvet, la conquête de la dignité » sera mon troisième long-métrage documentaire. Avec « Les 16 de Basse-Pointe », « La Martinique aux Martiniquais, L’affaire de l’Ojam », j’explore le temps social et politique de la Martinique sur près d’un quart de siècle (de 1948 à 1974) au sein d’une trilogie qui s’est construit au fur et à mesure des projets. Mes motivations n’ont pas changé : Nous lire, nous écrire, nous comprendre dans ce monde. »

« Ma démarche documentaire tente de déchiffrer les éléments fondateurs politiques et sociaux d’une société face aux enjeux et aux décisions qui l’engagent. Je me positionne en chercheur de mémoires, contre l’opacité et les non-dits de l’histoire contemporaine. Je tente de travailler sur des modes de fabrication de la mémoire, des expériences narratives, différemment dans chacun de mes films mais en poursuivant le même objectif mémoriel sachant que faire un film, c’est produire du sens sans en garantir l’impact, mais l’acte est concret et s’inscrit dans le temps. »

« Je sollicite un rapport d’échange avec les témoins de mes films. Je suis à la recherche de quelque chose et mes interlocuteurs le sentent bien, quelque chose qui s’immisce dans le moment de l’échange, je cherche une trace indélébile d’humanisme, une résistance à graver dans la mémoire, une universalité de la vie vécue qui traverse le temps et l’espace. »

« Des histoires, des mémoires qu’on critiquera comme étant régionales voire régionalistes. Non, elles embrassent des émotions ou expériences humaines universelles : Le monde du travail en particulier ouvrier, le droit des hommes face aux conditions de travail, face à l’environnement, face à la misère, l’engagement, la conviction, la fraternité, des problématiques peut-être encore plus fortes dans ce troisième film. »