"Kumbh Mela, sur les rives du fleuve sacré" l'Inde folle de sa spiritualité

Par @Culturebox
Mis à jour le 02/08/2014 à 16H57, publié le 02/08/2014 à 16H15
Image du film "Kumbh Mela, sur les rives du fleuve sacré"

Image du film "Kumbh Mela, sur les rives du fleuve sacré"

© DR

"Kumbh Mela, sur les rives du fleuve sacré" est un documentaire franco-indien de Pan Nalin tourné à hauteur d'homme lors du rassemblement qui mène tous les douze ans des millions de pèlerins au bord du Gange au nord-est de l'Inde. Il suit des personnages, destins croisés dans une foule inimaginable de pèlerins, de familles et de sadhus, ces mystiques vivant souvent nus et recouverts de cendres.

Il y a dans la Kumbh Mela une dimension qui échappera toujours à un regard occidental. Imaginez, au confluent de trois cours d'eau sacrés, dont le Gange, plusieurs dizaines de millions de pélerins venus de toute l'Inde prendre un bain rituel et s'installant là pour plusieurs semaines. Cela dure cinquante-cinq jours et se reproduit tous les douze ans. Pour qui tomberait dans ce capharnaüm sans être prévenu, le spectacle tient de l'enfer et du cauchemar. Pour qui s'intéresse à l'indhouisme, ce moment est une sorte d'immense orgasme spirituel collectif.
Les Sadhus
Au coeur de l'évènement, comme au coeur du film de Pan Nalin, il y a les Sadhus. Ces hommes de tous âges ont décidé d'abandonner le monde matériel et ses artifices pour se consacrer à une vie strictement spirituelle. Les plus extrêmes d'entre eux vivent nus, couverts de cendres, seul ou en groupe dans la forêt et vivent de ce qu'ils trouvent. D'autres sillonnent le pays, vivant de la mendicité, souvent vêtus de couleur orange et le visage maquillé de blanc et de rouge. Certains s'imposent, par exemple de ne jamais s'allonger ou s'asseoir, d'autres de garder un bras toujours dressé au dessus de la tête, d'autres encore de traverser le pays en rampant sur le ventre comme un ver.

Rattrapé par le monde
L'un de ces sadhus rencontré et suivi à la Kumbh Mela 2013 par le cinéaste explique qu'il a été rattrapé par le monde qu'il voulait abandonner. Il a trouvé un bébé de quelques jours et a compris que sa contribution au bien de l'humanité serait désormais d'élever ce garçon. Et il le fait avec un amour étonnant. Sa vie entière tourne autour de cet enfant agé aujourd'hui de deux ans. Il l'accompagne partout et la dévotion des pèlerins pour l'ascète déborde sur le petit.
Le Sadhu et son "fils"

Le Sadhu et son "fils"

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Destins croisés
Le film de Pan Nalin commence comme une quête : son père lui demande de lui rapporter une bouteille d'eau du Gange, fleuve sacré s'il en est en Inde. Le cinéaste aurait pu se contenter de tourner un documentaire comme il en existe déjà plusieurs sur le sujet, avec une voix docte expliquant les tenants et les aboutissants de l'évènement, donnant des chiffres et tentant de faire comprendre à un public plus ou moins intéressé ce que signifie ce rassemblement spectaculaire dans la religion des Indiens. Il a su éviter cet écueil et c'est ce qui fait tout l'intérêt de ce film. En immersion complète dans cette foule immense, le réalisateur a suivi quelques individus devenus les personnages de son film. Du coup et pendant presque deux heures le spectateur s'intéresse à eux comme il le ferait de personnages de fiction. Il se demande si la famille à la recherche désespéré d'un enfant de trois ans disparu depuis plusieurs jours va le retrouver, il s'intéresse aux propos de ces yogis au regard explosé par la Ganja qu'ils sont les seuls à avoir le droit de fumer en Inde, il regarde avec étonnement la tendresse des policiers venus raccompagner au train des femmes s'étant perdues dans la foule..
L'affiche de "Kumbh Mela, sur les rives du fleuve sacré"

L'affiche de "Kumbh Mela, sur les rives du fleuve sacré"

© DR
Sadhu ou chef de la mafia
Ces quelques visages sont dominés par celui d'un garçon d'une douzaine d'années, en fugue et qui est venu se réfugier là, dans l'anonymat de la multitude. D'une intelligence qui n'a d'égal que sa soif de liberté, ce gavroche hésite entre devenir sadhu ou chef de la mafia, dévouer sa vie au bien de l'humanité ou vivre de meurtres. Comme quelques autres Indiens rencontrés dans ce film son visage, sa voix et ses mots restent dans la mémoire et accompagnent le spectateur longtemps après la projection.
La "Gavoche" de la Kumbh Mela

La "Gavoche" de la Kumbh Mela

© DR
Loin de tous nos repères
La caméra de Pan Nalin va partout mais n'est jamais voyeuse ni intrusive, sans doute parce qu'étant Indien lui-même, il n'a pas à justifier de sa présence parmi les pèlerins. De ce fait, il nous montre une Inde différente de celle que nous proposent habituellement les documentaires ou même les films de fiction. Celle-ci, extrême, incompréhensible, passionnante et éloignée de tous nos repères occidentaux peut effrayer, elle peut aussi fasciner. Le film nous montre en tout cas qu'ici ou ailleurs, l'amour est le même, que la perte d'un enfant dans la foule fait surgir les mêmes larmes des yeux de sa mère, que l'indépendance est un bien aussi précieux pour un adolescent vivant en Uttar Pradesh ou en France, que le besoin de spiritualité, quelle qu'elle soit, prend des formes différentes mais qu'il est toujours là.

Envie d'aller voir
Ce film ravira ceux des spectateurs qui connaissent le sous-continent et en particulier les rives du Gange. Il donnera peut-être envie à d'autres d'aller y voir de leurs propres yeux ce qui se passe dans ce monde là. Un monde qu'il sait à l'avance ne devoir jamais comprendre. Il en effraiera d'autres qui se diront qu'ils en ont vu assez et qui n'ont qu'une envie: ne pas se frotter à cette foule incompréhensible d'hommes nus recouverts de cendres qui se jettent en masse dans un fleuve pollué pour y retrouver la pureté.

"Kumbh Mela, sur les rives du fleuve sacré"
Film franco-Indien de Pan Nalin
1h55