INTERVIEW. Hubert Woroniecki : "Avec "Casablancas", je voulais réaliser un film positif sur la mode"

Par @Culturebox
Publié le 29/06/2016 à 17H55
Hubert Woroniecki, le réalisateur du documentaire "Casablancas, l'homme qui aimait les femmes".

Hubert Woroniecki, le réalisateur du documentaire "Casablancas, l'homme qui aimait les femmes".

© Geoffrey Priol

Hubert Woroniecki revient sur son premier documentaire tout juste sorti au cinéma, "Casablancas, l'homme qui aimait les femmes", qui raconte l'histoire du fondateur de l'agence de mannequins "Elite" dans les années 70. Le réalisateur voulait retrouver l'ambiance de cet âge d'or des tops models, où il a travaillé dans les années 90 en tant qu'agent de mannequins.

Pourquoi avoir réalisé un documentaire sur John Casablancas ?
J'ai commencé à penser à ce documentaire en 2009. En fait, j'ai commencé à travailler pour des agences de mannequins quand j'étais jeune. J'ai travaillé pendant huit ans à la grande époque entre 1989 et 1997. J'étais agent de mannequin à "Elite", j'ai travaillé pour John Casablancas et je me suis bien marré. Donc avec "Casablancas", je voulais raconter une belle histoire, réaliser un film positif sur la mode alors qu'on voit que des choses négatives sur ce milieu. C'est toujours la drogue, l'anorexie et autre. Bien sûr qu'il y a des excès, mais comme il y a des excès dans le rock, dans le cinéma et même à Wall Street. 
Le film "Casablancas, l’homme qui aimait les femmes" avec Iman

Le film "Casablancas, l’homme qui aimait les femmes" avec Iman

© John Casablancas
Vous avez tout de suite imaginé qu'il serait en voix off durant tout le film ?
John Casablancas est la colonne vertébrale du film. Je voulais que ce soit lui qui raconte son histoire, pour que le spectateur vive ce documentaire comme une fiction et s'attache au personnage. J'adorais sa voix. C'était quelqu'un qui parlait très bien. Il avait eu un cancer de la gorge au début des années 2000, et après cela il a eu un peu la voix cassé. J'avais l'impression qu'il était le Parrain. Je trouvais cela parfait pour un film.

La voix-off était un texte préparé à l'avance ou bien une discussion enregistrée ?
Je me suis basé sur un texte qu'il avait rédigé au Brésil et qu'il voulait utiliser pour faire son autobiographie, sur des interviews de lui ainsi que sur des histoires que je savais de lui. Puis j'ai écrit sa voix-off, qui faisait à la base dans les 4h30. Je l'ai enregistré en mai 2011. On a passé 3 jours en studio à New-York. Durant deux journées, on a enregistré le texte que j'avais écrit et le troisième jour c'était plus une interview où je creusais des points que je ne trouvais pas assez abouti dans le voix-off.

Cette voix était supposée qu'être une version de travail pour bien construire le film. John Casablancas parlait six langues couramment. Je voulais après enregistrer une version française, anglaise, allemande, portugaise, espagnole et italienne. Mais hélas John est décédé et cette première version enregistrée est devenue la voix finale qu'on entend dans le documentaire.
Le film "Casablancas, l’homme qui aimait les femmes" : Acapulco

Le film "Casablancas, l’homme qui aimait les femmes" : Acapulco

© John Casablancas

Il m'a dit peu avant sa mort : "c'est un coup de bol que je meure pour ton film, ça lui donne plus de valeur"


Sa mort a-t-elle posé un problème pour la production du documentaire ?
John Casablancas m'a appelé en mai 2012 pour me dire : "Ecoute je sors de chez le docteur. Il me reste six mois". Suite à cette annonce, j'ai arrêté tout ce que je faisais pour donner une première version du film à John. Durant l'automne 2012, j'ai fait un premier montage du film, qui est très proche de celui qui est sorti. La première version durait 1h50 et aujourd'hui, elle dure 1h25. En Janvier 2013, je suis allé lui montrer le film à Rio de Janeiro au Brésil. Il était très malade, on a passé trois-quatre jours ensemble. En juillet, il est décédé et après j'ai continué à finaliser le film. Il m'a dit peu avant sa mort : "C'est un coup de bol que je meure pour ton film, ça lui donne plus de valeur".

John Casablancas a-t-il voulu supprimer certains passages du film ?
Il n'a pas demandé à supprimer une image, ni même une ligne de dialogue. Il était très touché par le film. C'était une expérience très compliquée à vivre pour lui émotionnellement parlant dans le sens où il savait qu'il allait mourir. Il revoyait toute sa vie. Il était très heureux, très nostalgique et très malheureux. Il a vu tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il a pu dire dans sa vie, tout ce qu'il avait aimé et raté. Il adorait la vie et n'avait pas du tout envie de mourir. Il avait encore plusieurs projets en tête. C'était un moment particulièrement émouvant quand je lui ai montré le film.
Image de Casablancas, l'homme qui aimait les femmes © Claude Guillaumain
D'autres personnes ont pu voir le film avant sa sortie ?
Sa famille uniquement, notamment son fils Julian, le leader du groupe "The Strokes". Il avait des rapports tendus avec son père. J'étais allé dans les bureaux de son label à New-York. On a mangé ensemble et après je lui ai laissé mon ordinateur et je suis parti. J'ai fait des tours de blocs à Union Square en attendant. Je suis rentré dans les locaux, le film n'était pas encore fini. Il me voit par la vitre et me fait signe de le rejoindre. Ses premiers mots ont été : "Mince j'ai appris plein de choses avec ton film sur mon père". Julian m'a donné les droits de la chanson des "Strokes", "This is it" pour la fin du film. J'ai eu un soutien total de toute sa famille.

Avez-vous eu des difficultés avec toutes ses archives ?
J'ai eu un coup de bol. L'assistante personnelle de John, qui est restée avec lui 25 ans, pendant et après "Elite", avait gardé un nombre incalculable d'archive sur lui. Dès qu'un article d'un magazine sortait, elle le coupait et l'archivait. De même que pour ses apparitions à télé. J'avais déjà une base importante sur laquelle travailler.

Après le plus intéressant pour moi a été d'agencer toutes ses images, de plus ou moins bonnes qualités selon les époques, pour en faire un objet visuel bien à moi et qui soit agréable à regarder. J'ai pu m'amuser avec les tailles de l'écran selon l'époque où l'on se trouve. D'où les split screen (écran séparé en plusieurs cases) à l'écran ou bien l'écran qui rétrécit. Cela a donné une certaine esthétique au film.
Le film 'Casablancas, l’homme qui aimait les femmes" : Monica Paulina

Le film 'Casablancas, l’homme qui aimait les femmes" : Monica Paulina

© John Casablancas

Tout ce que John raconte est vrai, mais c'est un tout petit peu embelli par rapport à la réalité


Quelles sont les archives les plus étonnantes que vous avez pu trouver ?
La première très bonne surprise a été le fait que son père avait filmé toute son enfance en 16 mm. Quand j'ai découvert que j'avais toute son enfance en image, c'était extraordinaire. J'ai reçu une vingtaine de bobines. Le père n'était pas le meilleur des cadreurs. J'ai passé des heures et des heures à trouver les bonnes images. Et puis j'ai également pu récupérer une copie du fameux documentaire de la BBC en 1999 qui est maintenant interdit dans le monde entier. A partir de ces archives totalement hétéroclites, il fallait tenir le fil conducteur.

Pourquoi avoir utilisé des séquences animées dans votre film ?
Dès le début, je voulais faire des séquences animées car je savais que j'avais beaucoup d'archives qui n'existaient pas sur des moments clés de la vie de John dont ceux en lien à son rapport aux femmes et qui ont changé sa vie. Je n'avais pas d'images de sa première fois sur les plages de Cannes ou encore quand il a une relation avec la bonne de l'école privé "Le Rosey" d'où il s'est fait virer après. Je voulais ces séquences animées aussi pour que John Casablancas devienne presque comme un personnage de fiction. Tout ce qu'il raconte est vrai, mais c'est un tout petit peu embelli par rapport à la réalité. Mais cela reste vrai, les faits sont là. J'ai vraiment pu scénariser ces séquences comme une fiction.
Casablancas, l’homme qui aimait les femmes en salles le 29 juin 2016
Pourquoi ne pas avoir voulu interviewer les mannequins ?
Tout simplement parce que ça ne m'intéressait pas. Je ne voulais pas faire une enquête sur le monde de la mode. J'ai voulu raconter l'histoire de cet homme qui a marqué cette période où la mode a été propulsée dans les hautes sphères du divertissement et du succès.

Il se trouve en plus que j'avais des interviews de toutes les personnes du milieu qui ont été faites à l'époque. J'avais des interviews de Cindy Crawford. Elle était nettement plus belle et plus intéressante à l'époque qu'aujourd'hui. Mettre subitement des images en haute qualité, de personnes bien assises sur un canapé noir avec un fond rouge et une rose devant elles pour me dire : "Oui John était un mec super ou non John était horrible", je ne trouvais pas en quoi c'était intéressant. Cela sortait le spectateur du film. Sûrement d'un point de vue journalistique, cela aurait été utile de les interviewer mais là ce n'était pas le cas.
Le film "Casablancas, l’homme qui aimait les femmes" : les filles au piano

Le film "Casablancas, l’homme qui aimait les femmes" : les filles au piano

© Marco Giaviano

C’était un cœur d’artichaut, puissance mille


Le film ressemble-t-il plus à un testament de John Casablancas ou à une lettre d'amour aux femmes ?
J'ai beaucoup de mal avec ce mot testament, car c'est quelque chose d'extrêmement personnel. Oui c'est sa vie qui est racontée dans le film, mais c'est moi qui l'ai réalisé. J'ai fait les choix éditoriaux, d'images, de musique et de montage. Donc je dirai plus effectivement que c'est une lettre d'amour aux femmes. On a toujours cette image de John Casablancas comme un grand playboy du siècle dernier qui couchait avec toutes les plus belles femmes du monde parce qu'il avait une agence de mannequin. Mais en regardant le film, on se rend compte que c'est bien l'inverse. C'est parce qu'il a couché avec toutes les plus belles femmes du monde qu'il a fondé "Elite".

Mais attention, ce n'était pas une personne misogyne. C’était quelqu’un qui aimait profondément les femmes. Même s'il restait avec elles seulement pendant six heures, il les aimait à la folie pendant ces six heures là. C’était un cœur d’artichaut, puissance mille. Et toutes les femmes qui l'avaient connu, et que j'ai rencontrées, l'aimaient toutes aussi.