Décès d'Andrzej Wajda, le réalisateur de "L'Homme de fer"

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/10/2016 à 15H46, publié le 10/10/2016 à 08H32
Andrzej Wajda à Paris en 1977

Andrzej Wajda à Paris en 1977

© Laski / SIPA

Le célèbre metteur en scène polonais Andrzej Wajda est mort dimanche soir à Varsovie à l'âge de 90 ans, ont annoncé ses proches et plusieurs médias polonais.

Le réalisateur de "L'Homme de marbre" et de nombreux autres films reflétant l'histoire complexe de son pays est décédé d'une insuffisance pulmonaire. Hospitalisé depuis plusieurs jours, il se trouvait dans un coma pharmacologique, a indiqué à l'AFP un proche de la famille qui a demandé à garder l'anonymat.
 
"Nous espérions qu'il en sortirait", a dit le scénariste et metteur en scène Jacek Bromski sur la chaîne privée TVN24.
 
Malgré son grand âge, le cinéaste était resté très actif ces dernières années, secondé par sa femme Krystyna Zachwatowicz, actrice, metteur en scène et scénographe.
Andrzej Wajda à propos de "L'Homme de marbre"


Candidat aux Oscars avec son dernier film

Né en 1926 à Suwalki (nord-est de la Pologne) d'une institutrice et d'un père officier, Andrzej Wajda a raconté dans "Katyn", nominé à l'Oscar en 2008, l'histoire tragique de son père, Jakub Wajda, qui fut l'un des 22.500 officiers polonais massacrés par les Soviétiques en 1940, notamment à Katyn. Capitaine d'un régiment d'infanterie de l'armée polonaise, il fut exécuté d'une balle dans la  nuque par le NKVD, la police secrète de Staline.
 
En 1942, Andrzej Wajda s'engage à 16 ans dans la résistance contre les nazis.
 
Après la guerre, il fait des études de cinéma à Cracovie et à Lodz. Ses premiers films sont imprégnés de l'expérience douloureuse de la guerre, de la résistance polonaise contre les nazis. Il débute avec un premier film, "Une fille a parlé (Génération)", en 1955, avant "Ils aimaient la vie", où il évoque l'insurrection de Varsovie en 1945. Le film fait sensation à Cannes. "Ce fut le début de tout", avouait-il à l'AFP 50 ans plus tard. "Cela m'a  permis de faire ce qui devait être mon film suivant, 'Cendres et diamant' (1958). Il m'a donné une position forte dans le cinéma polonais".
"Katyn" d'Andrzej Wajda, la bande-annonce


Critique de la Pologne communiste

A partir des années 1970, l'oeuvre d'Andrzej Wajda s'inspire du patrimoine littéraire polonais : "Le bois de bouleaux" (1970), "Les Noces", (1972), "La Terre de la grande promesse" (1974).

Quand Cannes déjouait la censure des pays de l'Est

En 1978, l'ancien patron du festival de Cannes, Gilles Jacob, fait sortir en catimini de Pologne "L'homme de marbre" d'Andrzej Wajda et inaugure ce faisant la tradition cannoise des films "surprise" déjouant la censure.

En pleine Guerre froide, le festival français bataille chaque année avec la censure des pays du bloc soviétique pour faire venir sur la Croisette les films et réalisateurs de son choix. C'est le cas de "L'homme de marbre", l'histoire d'une jeune réalisatrice qui enquête sur un maçon devenu héros national dans les années 50 puis tombé dans l'oubli. Andrzej Wajda, déjà distingué par un Prix spécial du jury à Cannes en 1957 pour "Ils aimaient la vie", a mis 14 ans à obtenir le feu vert des autorités pour tourner ce film. Mais quand Gilles Jacob se rend à Varsovie pour préparer la sélection de l'édition 1978, il n'est pas autorisé à le visionner. "Un jour, l'exploitant Tony Molière, ami de Wajda, me montre la copie arrivée par des voies mystérieuses. Je communique avec Andrzej par sa femme Krystina qui est francophone, et nous décidons de présenter le film à Cannes sans la présence de Wajda", raconte Gilles Jacob. "Pour conserver le secret absolu, j'ai l'idée d'un film surprise. Il est transporté dans des bobines, cachées dans un appartement, porteuses d'un faux titre : J'irai cracher sur vos tombes", se souvient Gilles Jacob.

Quatre ans plus tard, sa suite, "L'homme de fer", tournée pendant les grèves des chantiers navals de Gdansk et présentée aussi comme un "film surprise", remporte la Palme d'or, donnant un retentissement mondial au combat du jeune mouvement Solidarnosc. Du Soviétique Andrei Tarkovski, au Chinois Lou Ye en passant par l'Iranien Bahman Ghobadi, de nombreux autres réalisateurs ont depuis bénéficié du soutien du festival, qui a projeté leurs films tournés cladestinement ou censurés dans leur pays.

En 1977, il présente au Festival de Cannes "L'Homme de marbre", histoire d'un ouvrier stakhanoviste et critique de la Pologne communiste, à qui il donne une suite trois ans plus tard dans  "L'Homme de fer". Le film, racontant pratiquement en temps réel l'épopée de Solidarité, premier syndicat libre du monde communiste, est récompensé par la Palme d'or à Cannes. 


"Le jour de la Palme a été très important dans ma vie, bien sûr. Mais j'étais conscient que ce prix n'était pas uniquement pour moi. C'était aussi un prix pour le syndicat Solidarité", a-t-il expliqué. Andrzej Wajda a offert sa Palme d'or à un musée de Cracovie. Elle y est exposée à côté d'autres trophées comme l'Oscar qui lui a été décerné en 2000 pour l'ensemble de son oeuvre.

Une Palme d'Or qui le sauve de la prison

Alors que ses nombreux amis sont emprisonnés lors du coup de force du général Wojciech Jaruzelski contre Solidarnosc en décembre 1981, la Palme d'Or le sauve de la prison.

Ses prises de position hostiles au régime de Jaruszlski l'incitent alors à réaliser des films à l'étranger : il tourne en France un film sur les derniers jours de Danton, avec Gérard Depardieu dans le rôle-titre ("Danton", 1982), et y adapte "Les Possédés" de Dostoïevski (1988).

Après la chute du communisme en 1989, Andrzej Wajda revient à l'histoire avec notamment "Korczak" (1990), "L'Anneau de crin" (1993) ou "la Semaine Sainte" (1995). Il adapte toujours au cinéma les grands oeuvres de la littérature polonaise comme "Pan Tadeusz, quand Napoléon traversait le Niemen" (1999) et "La Vengeance" (2002).

Son film sur la Pologne moderne d'après 1989, "Mademoiselle Personne", (1996) ne rencontre pas le succès escompté. Il a rendu hommage à Walesa dans "L'Homme du peuple" en 2013.

Aussi metteur en scène de théâtre

Le dernier film d'Andrzej Wajda, "Powidoki" (Après-image, 2016), qui a eu sa première en septembre au festival de Toronto (Canada) et qui n'est pas encore sorti en salles, sera le candidat polonais à l'Oscar. Wajda y raconte les dernières  années de la vie d'un peintre d'avant-garde et théoricien de l'art, Wladyslaw Strzeminski, en lutte contre le pouvoir stalinien. Certains critiques y ont vu une métaphore de la Pologne actuelle dirigée par les conservateurs du parti Droit et Justice (PiS).
 
Réalisateur prolifique, Wajda a réalisé près de 40 longs métrages ainsi que quelques films pour la télévision ainsi que des documentaires. Amoureux du théâtre, il a aussi mis en scène une quarantaine de pièces. Passionné de culture japonaise, il a créé en 1994 à Cracovie un centre de civilisation japonaise.

Il a reçu de nombreux prix tout au long de sa carrière, notamment le prix spécial du jury à Cannes en 1957 pour "Ils aimaient la vie", la Palme d'or en 1981 pour "L'Homme de fer", le César du meilleur réalisateur et le BAFTA du meilleur film étranger en 1983-1984 pour "Danton", l'Ours d'argent spécial à la Berlinale en 1996 pour "La Semaine sainte", le Lion d'or d'honneur à la Mostra de Venise en 1998.