"Une histoire de fou", le génocide arménien raconté par Guédiguian

Par @Culturebox
Mis à jour le 12/11/2015 à 16H16, publié le 10/11/2015 à 15H08
Simon Abkarian et Ariane Ascaride dans "Une histoire de fou" © Diaphana Distribution

Dans ce film aux allures de documentaire, Robert Guédiguian se penche plus sur la façon de vivre son arménité que sur le génocide en lui-même en parvenant à éviter habilement les pièges de la reconstitution. Le résultat est poignant.

La note Culturebox

4
4/5
Berlin, 1921. Une image simple, épurée, en noir et blanc. Quelques secondes de silence. Un homme qui se lève. Un tir. Et un autre qui tombe. Soghomon Tehlirian (Robinson Stévenin),dont la famille a été entièrement exterminée vient d’assassiner, froidement et en pleine rue, Talaat Pacha, le principal organisateur du génocide arménien. Son procès s’ouvrira dans la foulée. Il sera acquitté.
 

L’histoire du dernier film de Robert Guédiguian débute à Berlin pour se terminer 70 ans plus tard entre Marseille, le Liban et l’Arménie. Une véritable épopée. Une fresque historique. C’est en tout cas ce à quoi l’on pouvait s’attendre au vu des premières minutes du film.
 
Mais "Une histoire de fou" relève plus d’un questionnement. Celui de Guédiguian sur sa propre histoire. Un questionnement sur la justice. Sur la vengeance. Un questionnement sur le pardon. Le récit d’un souvenir. Pour éviter les poncifs de la fresque historique, le réalisateur pose son histoire à Marseille au début des années 1980 dans l’épicerie d’Hovannès (Simon Abkarian) et de sa femme Anouch (Ariane Ascaride).

Faire rimer arménité avec universalité

L’image a retrouvé sa couleur. On y découvre ces deux parents qui souhaitent que leurs enfants s’intègrent définitivement. Arsiné (Siro Fazilian), la grand-mère, qui n’arrive pas à oublier le drame, sa terre et qui rêve, implicitement et dignement de vengeance. Et Aram, son petit-fils, qui se désole que la génération de son père ait abandonné la lutte armée, va s’y engager. À Paris, il fera sauter la voiture de l’ambassadeur de Turquie blessant gravement Gilles Tessier, (Grégoire Leprince-Ringuet)  un jeune cycliste qui passait par là. Aram, en fuite, va rejoindre l’Armée de libération de l’Arménie à Beyrouth, foyer de la révolution internationale. Avec ses nouveaux camarades, des Arméniens venus des quatre coins du globe, ils voient, dans la lutte armée, le seul moyen pour que le génocide soit reconnu et que la terre de leurs grands-parents leur soit rendue.
Ariane Ascaride et Grégoire Leprince-Ringuet dans "Une histoire de fou"

Ariane Ascaride et Grégoire Leprince-Ringuet dans "Une histoire de fou"

© Diaphana Distribution
Gilles Tessier, incapable de se reconstruire et qui a perdu l’usage de ses jambes, cherche à comprendre l’histoire du peuple arménien. Anouch, la mère de son bourreau, va alors tout faire pour organiser à Beyrouth une rencontre entre son fils et sa victime. Un scénario qui repose sur une histoire vraie, celle d’un jeune journaliste espagnol, José Gurriaran, resté paralysé suite à un attentat similaire et devenu le principal militant de la reconnaissance d’un génocide que l’Espagne continue, officiellement, d’ignorer.
Syrus Shahidi dans "Une hisoire de fou"

Syrus Shahidi dans "Une hisoire de fou"

© Diaphana Distribution
L’arménité que porte Guédiguian rime avec universalité. Le réalisateur est avant tout un internationaliste. Et la question essentielle que pose ce film, celle de la limite d’une lutte menée au nom d’une cause juste, l'est complètement. Une interrogation similaire à celle posée dans un autre de ses films, "L’Armée du crime" qui retraçait le parcours du groupe de résistants communistes des FTP-MOI (Frans-tireurs et partisans – Main-d’œuvre immigrée). Une question qui dépasse tout communautarisme. Une question portée d’ailleurs encore une fois par la mère, figure essentielle du cinéma de Guédiguian. C’est elle qui entraîne Gilles en dehors de son malheur. C’est elle qui va le faire cheminer vers la cause arménienne, comme elle va cheminer vers la détresse de cette victime innocente. Ils se libèrent, ensemble de leur propre égoïsme, pour le dépasser. En refusant la fresque historique, Guédiguian dépasse lui aussi sa propre histoire pour la rendre sensible à tous.

Un effort insurmontable vers le pardon

Et pour donner du souffle à cette sorte de docu fiction qui aurait pu en manquer, le réalisateur s’est entouré d’une distribution impliquée. Sa distribution. Il y a bien sûr son actrice fétiche et épouse dans la vie Ariane Ascaride. Mais aussi Simon Abkarian, l’acteur d’origine arménienne déjà du "Voyage en Arménie" en 2006 ou de "L’armée du crime" trois ans plus tard, dans lequel Robinson Stévenin et Grégoire Leprince-Ringuet l’accompagnait déjà.
 
Et avec eux, Guédiguian ne raconte pas le génocide dont l’atrocité nous est épargnée. Mais le récit de la façon de vivre son arménité et de la revendiquer. Le plus fou dans cette histoire-là, ce n’est pas certainement pas le génocide ou la lutte armée qui débute 70 ans plus tard mais bien cet effort presque insurmontable vers le pardon. Celui de Gilles envers Aram, son bourreau. Mais celui aussi de Guédiguian et de son clein d’œil sublime en fin de film destiné aux Turcs. 
Drame de Robert Guédiguian – Avec Simon Abkarian, Ariane Ascaride, Syrus Shahidi, Grégoire Leprince-Ringuet et Robinson Stévenin – Durée : 2h14. Sortie le 11 novembre 2015.

Synopsis : Talaat Pacha, principal responsable du génocide arménien est exécuté dans la rue par Soghomon Thelirian dont la famille a été entièrement exterminée. Lors de son procès, il témoigne du premier génocide du XXème siècle tant et si bien que le jury populaire l'acquitte. Synopsis : Soixante plus tard; Aram, jeune marseillais d'origine arménienne, fait sauter à paris la voiture de l'ambassadeur de Turquie. Un jeune cycliste qui passait là hasard, Gilles Tessier, est gravement blessé.