“Stefan Zweig, adieu l’Europe”, ou le prix de l’exil

Par @Culturebox
Mis à jour le 12/08/2016 à 20H49, publié le 09/08/2016 à 14H46
L'acteur et auteur Joseph Hader joue le personnage de Zweig

L'acteur et auteur Joseph Hader joue le personnage de Zweig

© ARP Sélection / X Verleih

Après “Vie amoureuse”, l'Allemande Maria Schrader présente “Stefan Zweig, adieu l’Europe”, un biopic sur la fin de vie tourmentée de l’écrivain et dramaturge autrichien. Le film, sobre, se concentre sur quelques moments choisis entre 1936 et 1942. Avis aux amateurs des ouvrages de Zweig : ici, l’écrivain n’est pas à l’œuvre et s’efface devant l’homme loin de chez lui, hanté par la guerre.

La note Culturebox

3
3/5

À l’heure où le livre est chaque jour promis à la disparition, on n’a jamais vu autant de romans - classiques, de science-fiction ou d’aventures-, inspirer les réalisateurs de fictions. Dans ce flot d’adaptations, il arrive que le cinéma explore ce qu’il y a derrière l’œuvre écrite. De temps en temps, un scénario invitant à pénétrer la vie d’un grand écrivain remonte à la surface. Capote, Dumas et maintenant Stefan Zweig. Pas tout Zweig évidemment. Pour éviter de se perdre dans la linéarité de la biographie, Maria Schrader a fait le choix du biopic, lui aussi très en vogue. Avec "Stefan Zweig, adieu l’Europe", l'actrice passée à la réalisation - une Angelina Jolie allemande toute proportion gardée -, raconte un homme en exil dans les dernières années de sa vie.

"Stefan Zweig, adieu l'Europe" : la bande annonce.

Le tourment de l’errance


L’exil, l’ailleurs, on les ressent dès le premier (gros) plan : un décor coloré de pétales et de fleurs exotiques disposées sur une table d’un blanc de nacre. Nous sommes au Brésil, en 1936. C’est dans ce paradis tropical que Stefan Zweig et sa maîtresse Lotte Altmann (Aenne Schwarz) ont trouvé refuge, loin de l’Autriche natale quittée deux ans plus tôt, loin de l’Europe qui s’apprête à sombrer dans la guerre. D’ailleurs, l’action, narrée du point de vue de l’écrivain, ne se déroule à aucun moment sur le vieux continent. Ici, zéro "flash back". Le but est avant tout de montrer le visage de l’errance, du déracinement chez l’homme, fût-il l’une des plus grandes plumes de son époque.

La caméra ne lâche jamais son sujet, interprété tout en retenue par l’acteur autrichien Joseph Hader. Omniprésent à l’image, celui-ci n’en reste pas moins souvent pensif, pour ne pas dire absent. Un peu moins de six années (1936-début 1942) durant lesquelles  cette guerre folle qui fait rage outre-Atlantique le ronge de l’intérieur. "Comment pouvons-nous supporter ça ?", demande Zweig à l’un de ses amis sans quitter des yeux la jungle brésilienne, havre indécent de tranquillité. Les sourires sont rares chez ce personnage dont on peine à pénétrer l’esprit. À l’image, sans doute, de ceux qui l’ont côtoyé dans les dernières années de sa vie.
En 1941, Stefan Zweig quitte New York pour Pétropolis, au Brésil

En 1941, Stefan Zweig quitte New York pour Pétropolis, au Brésil

© ARP Sélection / X Verleih

Et la littérature dans tout ça ? Le générique initial défile sur un fond similaire à du papier. Mise en bouche trompeuse. Outre quelques références ici et là aux œuvres du bonhomme ("Brésil, terre d’avenir", “Le joueur d’échecs”), la littérature est finalement bien peu présente. Gourmets littéraires et mémoires encyclopédiques resteront certainement sur leur faim, faute de moments d'écriture à se mettre sous la dent. Moustache impeccable, Zweig n’est en effet jamais surpris stylo et carnet à la main, si ce n’est pour griffonner à la va-vite un télégramme au milieu de plants de canne à sucre brésiliens.

Une structure inégale

À la manière d’un bouquin, le long-métrage (1h46) présente un découpage chapitré du début à la fin. Se succèdent donc un incipit, trois chapitres indépendants et un épilogue. Le Brésil, sans prétendre à l’unité de lieu, sert de cadre global; c’est là que se déroule une bonne partie de l’action ainsi que la scène finale. Les chapitres 1 et 3 sont une invitation au voyage dans le voyage, à Buenos Aires tout d’abord, puis à New York.

Sous-tendue par la problématique du rôle politique que peuvent/doivent jouer les écrivains en exil, la partie argentine se révèle être la plus dense. Peut-être la plus intéressante sur le fond aussi. On y suit notamment une conférence de presse où Zweig, jonglant dans ses réponses avec l’anglais, l’espagnol, le français et l’allemand, se garde de critiquer ouvertement, devant un auditoire totalement acquis à sa cause, le régime d’Hitler qu’il a pourtant fui parce que juif. Le discours prononcé ensuite par Emil Ludwig, autre écrivain exilé, devant l’assemblée du PEN Club (association d’écrivains internationale), en septembre 1936, permet par ailleurs de saisir, presque en temps réel, l’enjeu du moment pour tous ces intellectuels apatrides.
 
Néanmoins, une fois à New York, point de ralliement des auteurs germanophones mais où Zweig ne se sentira jamais vraiment à l’aise, le propos perd en force et en rythme. Réunis dans un appartement, l'écrivain et Friderike Zweig (Barbara Sukowa), son ex-épouse avec qui il garde de bons rapports, échangent sur leurs amis restés en Europe. Dans leurs courriers, ces derniers demandent à Zweig de jouer de son influence et de ses réseaux pour leur venir en aide. Les lettres gisent par dizaines. Lui s'interroge à haute voix, désespéré : "Que pèse mon travail face à cette réalité ?" C'est à ce moment qu'on se perd un peu dans les noms cités, au risque de décrocher. Une séquence un peu longue et bavarde. Dommage. Il revient au Brésil, auquel l’écrivain voue une véritable admiration - un pays d’avenir selon lui -, de nous raccrocher à l’histoire. Deux nouveaux comédiens entrent en scène, le temps d'un chapitre. Car comme pour l’ensemble des acteurs en dehors des interprètes de Zweig et Lotte, ils ne sont que de passage.

Beauté de la composition

Le directeur de la photographie n'est autre que Wolfgang Thaler, documentariste récompensé à plusieurs repises

Le directeur de la photographie n'est autre que Wolfgang Thaler, documentariste récompensé à plusieurs repises

© ARP Sélection / X Verleih

Le charme des décors, des costumes et de l’époque habilement reconstituée se double d’un véritable sens de la composition de l’image. Pour assurer la photo, Maria Schrader a fait appel à Wolfgang Thaler, chef opérateur récompensé pour de multiples documentaires ("La mort du travailleur", 2005). Et ça se ressent clairement. L’image est soignée, expressive. À noter par exemple un magnifique plan au ralenti de chevaux lors d'une course hippique. Autre remarque : on devine un goût à peine caché de la réalisatrice pour le jeu des transparences et des reflets dans ce travail de composition. De ce point de vue, l’épilogue est un exemple de réussite. Zweig et Lotte viennent de se suicider dans leur bungalow de Petropolis (février 1942), épuisés par “les longues années d’errance” comme l’indique l’écrivain dans sa lettre d’adieu. Toute la dernière scène se dévoile progressivement via un grand miroir, ingénieux allié de la caméra pour montrer les allées et venues des vivants dans cette chambre de mort. 

"Stefan Zweig, adieu l'Europe", l'affiche du film.

"Stefan Zweig, adieu l'Europe", l'affiche du film.

© ARP Sélection

LA FICHE

Drame/ Biopic de Maria Schrader (Allemagne/Autriche/France) - Avec :  Josef Hader, Barbara Sukowa, Aenne Schwarz  - Durée : 1h46 - Sortie: 10 août 2016

Synopsis : En 1936, Stefan Zweig décide de quitter définitivement l'Europe. Le film raconte son exil, de Rio de Janeiro à Buenos Aires, De New York à Pétropolis.