"N.W.A - Straight Outta Compton" : édulcoré mais jouissif

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 15/09/2015 à 15H44, publié le 15/09/2015 à 12H58
N.W.A Straight outta Compton : la dangereuse troupe de gangsta rappeurs à la conquête du monde.

N.W.A Straight outta Compton : la dangereuse troupe de gangsta rappeurs à la conquête du monde.

© Universal

Grand succès de l'été au box office américain, ce film raconte l’ascension fulgurante puis l’explosion en vol du groupe de gangsta rap californien N.W.A. Bien ficelé et bien rythmé, on comprend que ce biopic ait fait un carton. Produit par deux anciens membres du groupe, Ice Cube et Dr Dre, il s’agit pourtant d’un film biographique de facture classique, tout à la gloire de son sujet.

La note Culturebox

4
4/5
Pourquoi ce fim est-il aussi jouissif, aussi galvanisant ? D'abord parce que l'histoire du "groupe le plus dangereux du monde" est si inflammable qu'aucune tentative de l'édulcorer, d'en gommer les aspects les moins reluisants, ne parvient à en faire de l'eau tiède. Ensuite parce que les défauts de ce long-métrage sont compensés par ses qualités.

Une histoire explosive aux braises encore chaudes

Objectivement, c'est une histoire banale, aussi vieille que le rock'n'roll : un groupe d'amis soudés monte un groupe, le succès survient et avec lui l'argent, les vautours du business puis les bagarres et la rupture. Sauf que sous cette trame ordinaire bouillonne celle beaucoup plus explosive de cinq jeunes noirs enragés - Dr Dre, Ice Cube, Eazy-E, Mc Ren et Dj Yella – venus des quartiers déshérités de Los Angeles ravagés par les gangs et la drogue au milieu des années 80.

Sous la présidence libérale de Reagan, ces rebelles à l'autorité, ces “fouteurs de merde” revendiqués sans foi ni loi dépeignent la violence de leur univers à coup de rimes acérées, provocatrices et cyniques, et se hissent dès le premier album au firmament du "gangsta-rap" (ils parlaient eux de "reality rap").

Surveillé par le FBI, tracassé par la police, N.W.A. horrifie l'Amérique. Eazy-E, un ancien dealer de crack qui a financé avec son petit matelas de dollars les débuts du groupe, retourne constamment à leur avantage les tentatives des autorités de les museler en invoquant la liberté d'expression. Plus le groupe sent le soufre, plus les ventes grimpent.

Ombre et lumière

Le film de F.Gary Gray débute sur une scène choc : Eazy-E, petit dealer pris dans une souricière chez son fournisseur, parvient à s'échapper agilement par les toits alors que le local se fait pulvériser sans prévenir par un tank de la police de Los Angeles. Une scène sismique très efficace qui met d'emblée le spectateur dans l'ambiance. Puis c'est le calme après la tempête : la scène suivante, lumineuse, montre Dr Dre allongé au milieu de ses disques, écoutant paisiblement au casque Roy Ayers, "Everybody Loves the sunshine", titre solaire s'il en est.

Tout le film va être constamment rythmé, souvent sans transition, par ces deux climats : d'un côté la menace, la brutalité, la noirceur, et de l'autre la lumière, l’amitié, la rondeur des basses et la chaleur du funk. Avec en prime tous les ressorts de l'efficacité grand public : action, suspense, violence, sexe et cocaïne.

Jason Mitchell crève l'écran en Eazy-E

Côté casting, le fils d'Ice Cube, O'Shea Jackson, n'a pas trop d'efforts à faire (juste une perruque sous la casquette) pour persuader de sa ressemblance avec son éruptif et ombrageux paternel. On retiendra aussi le terrifiant Suge Knight (membre de gang fondateur du label Death Row actuellement derrière les barreaux) personnifié par R.Marcus Taylor, qui exsude la cruauté avec un jeu plutôt sobre.

Corey Hawkins a beau avoir le profil de Dr Dre, il nous est apparu en revanche trop lisse et charmant pour le révolutionnaire du son hip-hop qu'on imagine de tempérament plus tourmenté, susceptible et bilieux. Et puis il y a LA révélation de ce film, l'expressif Jason Mitchell, acteur inexpérimenté mais surdoué qui crève l’écran et excelle à rendre attachant (et peut-être pas assez roué) Eazy-E, disparu de complications dues au Sida en 1995.
Jason Mitchell incarne Eazy-E dans "N.W.A Straight Outta Compton".

Jason Mitchell incarne Eazy-E dans "N.W.A Straight Outta Compton".

© Universal

Une biographie "autorisée"

Ce n'est pas un hasard. Co-produit par Ice Cube, Dr Dre et la veuve de Eazy-E Tomica Woods-Wright, le film dit beaucoup en creux de ses trois là et de ce qu'ils veulent voir passer de N.W.A. à la postérité.

D'omissions (la misogynie du groupe, la violence de Dr Dre à l'égard des femmes), en petits aménagements avec la réalité (le concert de Detroit ne s'était pas exactement terminé ainsi), le message est clair : leur manager véreux Jerry Heller et le diabolique Suge Knight sont les seuls à blâmer, alors que les trois complices étaient de bons petits gars, certes insoumis et débauchés, mais honnêtes et sincères.

Eazy-E, qu'ils ont pourtant traîné dans la boue de son vivant avant de se réconcilier avec lui peu avant sa mort, était bien entendu le meilleur d'entre eux. Si l’on en croit leur relégation au rang de tapisserie dans le film, Mc Ren et Dj Yella étaient à l’inverse des seconds couteaux sans envergure. Quant à Arabian Prince, compagnon de route des premières années, il n'a semble-t-il jamais existé. Rayé de la carte.

Dialogues savoureux, musique jubilatoire

En dépit de toutes les limites de cet exercice, ce film a pourtant de sacrées qualités. Il foumille d'humour et de dialogues savoureux – on rit à plusieurs reprises – ainsi que de petits détails qui feront frémir de nostalgie les anciens du hip-hop. Jubilatoire, la musique est très présente et a été choisie avec soin : celle de N.W.A bien sûr, mais aussi celle de Zapp, Parliament et Funkadelic. A cet égard, il est recommandé de voir ce film de préférence en salles pour se régaler.

Emaillé de scènes d'arrestations arbitraires et musclées avec insultes racistes de la part des policiers – et l'aveu implacable de l'un d'entre eux : "Nous sommes les seuls gangsters ici" -, le film revient sur les émeutes de Los Angeles de 1992 après la relaxe des policiers dans l'affaire Rodney King et résonne ce faisant diablement avec l'actualité récente (Ferguson etc).

De toutes, ce sont les scènes de studio et de concerts qui sont les plus réussies. Celle où Eazy-E fait ses premiers pas hésitants au micro sur les rimes explosives de "Boyz-N-The-Hood" signées Ice Cube est un pur bonheur. Ice Cube crachant son venin sur "No Vaseline", la plus brillante et féroce tranche de furie (contre ses anciens complices) jamais gravée sur sillon, est également un must.

Mais la meilleure décharge d'électricité du film est à mettre au compte de la reconstitution du fameux concert de Detroit, lorsque N.W.A brave la police en jouant le dévastateur "Fuck Tha Police" alors que cela leur a été formellement interdit. Dans la salle, attendez vous à quelques rugissements.

O'Shea Jackson Jr incarne son père Ice Cube dans "Straight Outta Compton".

O'Shea Jackson Jr incarne son père Ice Cube dans "Straight Outta Compton".

© Universal

"N.W.A. - Straight outta Compton"
De F.Gary Gray
2h27 - Sortie le 16 septembre 2015
Avec O'Shea Jackson Jr., Corey Hawkins, Jason Mitchell, Paul Giamatti, R.Marcus Taylor


Synopsis
En 1987, cinq jeunes hommes exprimaient leur frustration et leur colère pour dénoncer les conditions de vie de l'endroit le plus dangereux de l’Amérique avec l'arme la plus puissante qu'ils possédaient : leur musique. Voici l'histoire de ces rebelles, armés uniquement de leur parole, de leur démarche assurée et de leur talent brut, qui ont dénoncé la réalité de leur quartier et ont résisté aux autorités qui les opprimaient. Leur voix a alors déclenché une révolution sociale qui résonne encore aujourd'hui.