"Nocturama", plan terroriste sous l'œil lumineux de Bertrand Bonello

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 29/08/2016 à 15H10, publié le 29/08/2016 à 11H10
"Nocturama" de Bertrand Bonello (détail de l'affiche)

"Nocturama" de Bertrand Bonello (détail de l'affiche)

© Wild Bunch Distribution

Bertrand Bonello s’est imposé comme une figure clivante du cinéma français avec "Le Pornographe", "L’Appolonide" ou "Saint Laurent", suscitant défenseurs et détracteurs farouches . Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne laisse pas indifférent. "Nocturama" persiste et signe, avec son sujet brûlant en cette période post-attentats en France : le terrorisme, sous un angle éminemment dérangeant.

La note Culturebox

4
4/5

Motivations ?

Le sujet prête à polémiquer dans une France traumatisée par les attentats meurtriers, de celui de Charlie Hebdo le 11 janvier 2015 à celui du prêtre égorgé à Saint-Etienne-du-Rouvray le 17 juillet 2016. Bertrand Bonello se défend de surfer sur l’actualité dans "Nocturama", conçu bien avant cette vague, alors qu’il tournait "Saint Laurent" en 2013. Depuis, "Bastille Day ", sur la préparation d’un attentat à Paris le 14 juillet, a été retiré de l’affiche par son distributeur (StudioCanal) et "Made in France", sur une cellule jihadiste en banlieue parisienne, n’est sorti qu’en DVD et VOD. Wild Bunch maintient la sortie du film de Bonello en salles. Grand bien soit-il, car "Nocturama" sème le trouble sur la motivation terroriste, s’avérant très abstrait sur la question, malgré sa facture hyperréaliste, et en se prêtant au débat car posant plus de questions qu’il n’y répond.
"Nocturama" : la bande annonce

C’est tout au crédit de Bonello de ne pas donner une justification aux actes des très jeunes protagonistes de son film. Ils ont une petite vingtaine d’années et l’on donnerait 14 ans au plus jeune. Parmi les plus matures de ce groupe de sept, l’un est à Science-Po et prépare l’ENA, l’autre est issu d’un quartier modeste d’Aubervilliers, une troisième est étudiante. De leur motivation à vouloir faire "péter" la capitale, on ne saura rien. Cela importe-t-il d’ailleurs ? Vocation anarchiste, nihiliste, d’extrême gauche ? L’un d’eux est persuadé que son acte le mènera directement au paradis, renvoyant aux kamikazes terroristes islamistes. Leurs cibles demeurent toutefois hautement symboliques : la tour d’un grand groupe du quartier de La Défense, la Bourse, une banque, la statue de Jeanne d’Arc place des Pyramides. Ils visent des institutions financières, mais aussi une figure emblématique de la France récupérée par le FN et devant laquelle se déroule chaque année un rassemblement du mouvement d’extrême-droite.

 "Nocturama de Bertrand Bonello

 "Nocturama de Bertrand Bonello

© Wild Bunch Distribution

Lumière noire

Cette confusion apparente rend avant tout compte d’un climat. Celui d’une société en perte de repères, contre laquelle toutes les causes sont bonnes. Contre laquelle s'orientent toutes les frustrations idéologiques autant que matérielles. Les premières sont nées, dit-on, dans les années 1980, "les années fric" comme on les nomme, symptomatiques de "l’argent roi" et de la propriété, de la quête de célébrité, qui accoucheront du "bling bling" des années 2000. Est-ce contre cela que se révoltent les jeunes terroristes de "Nocturama" ? Même pas. Réfugiés dans le lieu hautement symbolique, lui aussi, d’un supermarché fermé la nuit, la plupart pioche dans les produits de luxe à disposition, profitant des derniers cris de l’audiovisuel, renouvelant leur garde-robes, dévalisant l’épicerie fine… Seuls le plus nanti des sept et celui qui a connu un apprentissage politique par ses origines, n’y succombent pas. Tous subiront le même sort.

"Nocturama" de Bertrand Bonello

"Nocturama" de Bertrand Bonello

© Le Pacte

L’insouciance doublée d’assurance de la plupart d’entre eux va les mener sur les chemins de l’erreur et du dérapage à plusieurs reprises, allant à l’encontre de leurs  objectifs. L’individu va rattraper le collectif et l’annihiler. Selon le code du GIGN, le flagrant délit de crime contre l’Etat ne fait l’objet d’aucune sommation à l’égard de responsables d’actes criminels. Les méthodes, en fait, ne diffèrent guère, seules les motivations changent. Cette confusion générale est parfaitement orchestrée par Bonello en toute cohérence avec le sujet. Exigeant sur la forme, le cinéaste soigne sa mise en scène et l’image. Une sophistication élégante, jamais superfétatoire, met à contribution les différentes échelles de plans dans un montage dynamique, fait appel au "split screen" (séparation de l’écran en plusieurs cases), et à une utilisation de la musique comme de l’ampleur sonore des plus talentueuses. Dans l’obscurité de "Nocturama" réside toute sa lumière.
 

Reportage : N. Hayter / S. Gorny / E. Patricio / O. Palomino / E. Urtado

 
"Nocturama" l'affiche

"Nocturama" l'affiche

© Wild Bunch Distribution

LA FICHE

Drame de Bertrand Bonello (France/Allemagne/Belgique) - Avec :  Finnegan Oldfield, Vincent Rottiers, Hamza Meziani, Manal Issa, Martin Guyot (II), Jamil McCraven, Rabah Naït OufellaLaure Valentinelli - Durée : 2h10 - Sortie: 31 août 2016

Synopsis : Paris, un matin. Une poignée de jeunes, de milieux différents. Chacun de leur côté, ils entament un ballet étrange dans les dédales du métro et les rues de la capitale. Ils semblent suivre un plan. Leurs gestes sont précis, presque dangereux. Ils convergent vers un même point, un Grand Magasin, au moment où il ferme ses portes. Des bombes explosent. La nuit commence.