"Le Secret de la chambre noire" : les fantômes du cinéaste Kiyoshi Kurosawa

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Publié le 07/03/2017 à 12H16
Constance Rousseau et Tahar Rahim dans "Le Secret de la chambre noire" de Kiyoshi Kurosawa

Constance Rousseau et Tahar Rahim dans "Le Secret de la chambre noire" de Kiyoshi Kurosawa

© Version Originale / Condor

Les Japonais et leur fantômes : tout un poème ! Kyoshi Kurosawa s’en est fait le chantre dans plus d’un film : "Kaïro", "Retribution", "Vers l’autre rive"… Ses films sont toutefois à des lieux de la franchise "Conjuring", des "Autres", ou d’une "Echine du diable". Ses spectres sont plus subtils, plus ancrés dans le réel, sinon plus ésotériques, comme le confirme ce "Secret de la chambre noire".

La note Culturebox

4
4/5

Daguerréotype

Coproduction nippo-franco-belge, "Le Secret de la chambre noire" est le premier film du maître japonais tourné en France, avec un beau casting d’acteurs francophones, les Français Tahar Rahim, Constance Rousseau, Mathieu Amalric et le Belge Olivier Gourmet. Ils sont rassemblés dans le huis clos d’une grande maison en meulière de la banlieue parisienne qui sert d’habitation et de studio à un photographe réputé, exigeant, obsessionnel, dont les recherches impliquent un investissement hors limite de ses modèles...
"Le Secret de la chambre noire" : la bande annonce

Stéphane Hégray (Olivier Gourmet) revient aux premiers temps de la photographie. Il pratique le daguerréotype, une technique qui implique de longs temps de pause pour impressionner l’image sur une plaque de verre argentée. Son penchant va aux sujets grandeur-nature. Ainsi un portrait de plain-pied réclame une plaque aux dimensions du modèle original et un temps de pause pouvant aller jusqu’à 1h30. Une manipulation délicate du matériau, et une épreuve pour sa fille (Constance Rousseau) qui lui sert de sujet.

Le Portrait ovale

L’origine du décès de son épouse ne serait-elle pas liée à ces pauses interminables ? Ne dit-il pas devant le portrait de sa fille, qui finit par défaillir : "c’est son être-même qui apparaît sur le plaque argentique". L’obsession du photographe d’imprimer la vie, renvoie à celle du peintre de la nouvelle d’Edgar Poe "Le Portrait ovale" qui, en voulant rendre la vie dans le portrait de sa jeune épouse, l'extirpe à chaque coup de pinceau.
Tahar Rahim et Constance Rousseau dans "Le Secret de la chambre noire" de Kiyoshi Kurosawa

Tahar Rahim et Constance Rousseau dans "Le Secret de la chambre noire" de Kiyoshi Kurosawa

© Version Originale / Condor
Le fantôme de la femme du photographe hante la maison haute. La première apparition de sa fille Marie, qui la remplace désormais comme modèle, vêtue d’une robe longue du XIXe siècle, reprend l’exacte silhouette du fantôme de Miss Jessel au milieu du lac dans les "Les Innocents" (1961), l’un des plus beaux films de hantise, de Jack Clayton, d’après "Le Tour d’écrou" d’Henry James. Ereinté, Marie fait une chute qui pourrait être mortelle. Est-elle morte ? Apparemment revenue à la vie, n’est-elle pas en fait un fantôme ?

Danse macabre

L’assistant du photographe, Jean (Tahar Rahim), tente d’extirper la jeune femme de l’emprise qu’exerce son père sur elle. Kyoshi Kurosawa tisse une histoire d’amour trouble entre les deux êtres, jouant sur une des autres cordes de son cinéma, qu’est le mélodrame. Il renoue en même temps avec l’ambiguïté teintée de nécrophilie du film d’Antonio Margheriti, "Danse macabre"(1965), où l’on ne sait trop si l’amante (Barbara Steele) du héros (Georges Rivière) n’est pas un fantôme (ce qui s’avèrera être le cas). Les reposoirs que le photographe installe autour de son modèle pour lui faciliter la pause, sont autant d’instruments de supplice, dignes de "La Chambre des torture" (1961 - d’après "le Puits et le pendule" de Poe) de Roger Corman, où Barbara Steele (encore elle) jouait aussi de l’ambigüité entre une nature spectrale et vivante.   
Kiyoshi Kurosawa et Tahar Rahim sur le tournage du "Secret de la chambre noire"

Kiyoshi Kurosawa et Tahar Rahim sur le tournage du "Secret de la chambre noire"

© Version Originale / Condor
Jouant éminemment de références à la littérature et au cinéma gothique, Kyoshi Kurosawa en tire une métaphore sur la création. Il interroge la part que l’artiste perd de lui-même dans sa projection artistique. Sa femme défunte, et peut-être sa fille, au-delà de leur sacrifice, en sont les composantes, les symboles personnifiés. Le cinéaste japonais joue de citations, comme autant de cailloux parsemés sur le chemin de sa narration. Entre deux mondes, ésotérique, "Le Secret de la chambre noire", distille le mystère vénéneux du romantisme noir. Il l’adapte à l’époque contemporaine, avec comme sujet de fond l’énigme de la création, dans le sillage d’un Edgar Poe. Envoûtant.
"Le Secret de la chambre noire" : l'affiche

"Le Secret de la chambre noire" : l'affiche

© Version Originale / Condor

LA FICHE

Drame fantastique de Kiyoshi Kurosawa (Japon/France/Belgique) - Avec : Tahar Rahim, Constance Rousseau, Olivier Gourmet, Mathieu Amalric, Malik Zidi, Valérie Sibilia - Durée : 2h11 - Sortie: 8 mars 2017

Synopsis : Stéphane, ancien photographe de mode, vit seul avec sa fille qu'il retient auprès de lui dans leur propriété de banlieue. Chaque jour, elle devient son modèle pour de longues séances de pose devant l'objectif, toujours plus éprouvantes. Quand Jean, un nouvel assistant novice, pénètre dans cet univers obscur et dangereux, il réalise peu à peu qu'il va devoir sauver Marie de cette emprise toxique.