"Le Paradis" rêvé d'Alain Cavalier, filmé caméra au poing

Par @Culturebox
Publié le 08/10/2014 à 15H45
"Le Paradis" d'Alain Cavalier © Pathé Distribution

La forêt, un petit paon, un robot rouge, une jeune femme à sa table et un jeune homme au milieu des bois. Alain Cavalier filme la nature, les choses et les gens et raconte, avec une voix douce "en off" la vie, la mort, les origines. Trois ans après "Pater" qui mettait en scène Vincent Lindon, Alain Cavalier revient avec un film très personnel, mêlant profondeur, grâce et humour.

La note Culturebox
4 / 5                  ★★★★☆

Film français d'Alain Cavalier - avec notamment Nine d'Urso et la voix d'Alain Cavalier - Durée : 1h10 - Sortie : le 8 octobre 2014

Synopsis : Une longue réflexion sur l'existence et les mythes fondateurs de l'humanité.
Tout commence par un petit paon, dont Alain Cavalier filme la courte existence : il est né depuis peu quand il le croise, quelque part en Normandie, sous l'aile de sa mère. Puis, quelques plans plus tard, l'oisillon est inerte, on l'imagine déjà mort, il repose dans une grande main bienveillante, avant d'être posé aux pieds d'un arbre. Ensuite le petit paon disparaît, mangé sans doute par un animal de la forêt. Jusque là, cette scène, faite de courts instants successifs, est fortuite, Cavalier n'est que spectateur. Mais il demande au jeune homme qui l'accompagne de faire un tombeau à l'aide d'une pierre coincée contre le tronc par des clous. C'est à ce moment, explique le cinéaste dans un entretien aux "Cahiers du cinéma", qu'un vrai long métrage se décide : "je suis sur la route d'un film".
La tombe du petit paon.

La tombe du petit paon.

© Pathé Distribution
Quand la nature fait des miracles

Dans "Le Paradis", son dernier film qu'il a mis trois ans à réaliser, Alain Cavalier raconte à sa manière et par divagations successives, "la vie, la mort et les miracles" comme autrefois on le faisait de la vie des saints. C'est la nature qui offre son lot de petits miracles. Ainsi par exemple, sur une période de deux-trois ans, Cavalier revient régulièrement sur les lieux de la mort de l'oisillon et découvre un jour à la place de l'arbre une souche couverte de neige, mais en creusant, la tombe du petit paon est toujours là. Mieux : sur la souche, à l'été, de nouveaux arbustes ont eu le temps de pousser. L'émotion que procure l'image est forte. Vie, mort et renaissance, donc. La résurrection n'est pas loin, la dimension christique apparaît plusieurs fois dans le film. Dans un entretien paru dans "Etudes cinématographiques" (Lettres modernes) en 1996, Alain Cavalier évoquait ses sept années passées dans les pensions religieuses, chez les Maristes et les Oratoriens, et cette "légère ivresse mystique" qu'il en avait tirée : "La Création, le Père, l'agonie du Fils, vous vous rendez compte ! (…) J'ai mis longtemps à me détacher de l'idée de Dieu ; je pense l'avoir définitivement sortie de ma façon de regarder (…) Mais Jésus est resté en moi (…) Si je pensais qu'il y avait une clef en dehors de mon travail, pour me permettre de supporter le temps, j'arrêterais de filmer". Alain Cavalier n'a pas cessé de le faire.

Un robot métallique et un jars en plastique

Et la création du monde, en même temps que les cycles de la vie, est au centre du film  "Le Paradis". Car Alain Cavalier ne se limite pas à filmer la nature. Il revisite les grands mythes fondateurs qu'il a conservés de son enfance : ceux de la Bible (Abraham, Job, le fils prodigue) et les mythes grecs (Calypso et Ulysse). Il s'appuie pour cela – avec beaucoup d'humour - sur une série d'objets symboliques, filmés au plus près avec beaucoup d'humanité, comme dans un théâtre de marionnettes : un petit robot métallique rouge, un jars en plastique blanc, une chouette de bois… Il y a un côté animiste chez Alain Cavalier, à considérer que tout est vivant, les pierres et les jouets en plastique… Mais le cinéaste s'appuie aussi sur des "acteurs" (on ose à peine les qualifier ainsi, et d'ailleurs on ne distinguera pas leur nom au générique parmi les autres collaborations). Parmi eux, le jeune homme qui joue au bûcheron au début du film, une jeune femme qui évoque sa rencontre – très émouvante – avec sa famille biologique, ou encore une autre jeune femme, Nine d'Urso (on est sûr de son nom), à l'origine d'une formidable séquence improvisée : devant la caméra, elle se coupe une mèche de cheveux et noue, avec elle, deux allumettes disposées en croix… Jésus Christ, quand tu nous tiens… 
Nine d'Urso.

Nine d'Urso.

© Pathé Distribution
Mini-dépressions de bonheur

Enfin, dans son "Paradis", Cavalier nous parle aussi du bonheur. Il n'a pas son pareil pour décrire avec minutie ce qu'il appelle deux "mini-dépressions de bonheur" qu'il a eu la chance de connaître depuis son enfance. La première est liée à sa foi : à sept ans, une hostie dans la bouche, le petit Alain ressent le corps du Christ et une "lumière à l'intérieur". Bien des années plus tard, il retrouve ce bonheur absolu - même lumière intérieure - en dégustant un simple rollmops dans un supermarché de Paris, alors qu'il est à jeun depuis vingt-quatre heures…

A peine plus d'une heure après son début, Cavalier met un point final au film avec, en voix off, un "Tout est bien" quelque peu énigmatique. On peut se demander si "tout est bien" est plus proche d'un "Amen" biblique, d'un "tout est bien qui finit bien", façon Tintin ou, comme la chanson "Le petit bal perdu" de Bourvil, un brin nostalgique : "Et c'était bien".
"Le Paradis" d'Alain Cavalier, 4 © Pathé Distribution