"La Mort de Louis XIV" : Jean-Pierre Léaud en Majesté

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Publié le 02/11/2016 à 17H26
Jean-Pierre Léaud dans "La Mort de Louis XIV" d'Albert Serra

Jean-Pierre Léaud dans "La Mort de Louis XIV" d'Albert Serra

© Capricci Films

Après "Histoire de ma mort" (2013), où Albert Serra s’attachait aux derniers jours de Casanova, le cinéaste espagnol évoque ceux du roi Soleil en 1715 dans "La Mort de Louis XIV". Il bâtit ainsi un diptyque que l’on espère bien voir transformer en trilogie avec un prochain film, tant il est inspiré par le sujet du déclin des grands hommes, avec un Jean-Pierre Léaud transcendé.

La note Culturebox

5
5/5

Leçon de ténèbres

Huis-clos dans la chambre du roi Louis XIV au moment de sa longue agonie, "La Mort de Louis XIV" ne joue pas la carte de la facilité. Mais cela serait chagrin de passer à côté d’une telle œuvre, car œuvre il y a, mot employé trop souvent à la légère pour parler d’une production artistique, qui, elle, se réduit souvent à un produit. Albert Serra se fait pictorialiste en évitant tout effet esthétisant, filmant à la bougie pour dresser un film tombeau, comme l’on créait une composition musicale à l’époque baroque en hommage à une personne, défunte ou non.
"La Mort de Louis XVI" : la bande annonce
La forme lente et méditative du Tombeau correspond à l’approche de Serra, mais peut-être plus encore celle des Leçons de Ténèbres, où quinze bougies sont éteintes une à une jusqu’à une dernière laissée allumée, lors de l’exécution d’une pièce. La mort est à l’œuvre dans un espace crépusculaire où la noirceur le dispute au cramoisie des tentures, un rouge éteint, signe de l’extinction des feux et fastes d’antan, d’une vie qui s’étiole, d’une déchéance annoncée. L’on pense irrémédiablement à Rembrandt et au Caravage dans ces compositions abyssales aux échos métaphysiques.   

Crépuscule du soir

L’épure picturale, la subtile luminescence, la sobriété du décor et le réalisme des costumes sous-tendent et servent le jeu des comédiens pour traduire la gravité d’un instant unique de l’Histoire. Celui de la mort du plus grand des rois de France qui fut en son temps, le roi du monde. Avec lui disparaît d’ailleurs ce monde. Jean-Pierre Léaud est littéralement renversant, confondant, transcendant en ce roi qui se meurt. Arrivé à l’automne de sa vie, profondément marqué par la perte de son Pygmalion François Truffaut, dont il ne s’est jamais remis, le comédien est habité tout au long de cette lente agonie ; sa gestuelle lente et douloureuse, son faciès changeant, ses yeux endolories enfoncés et noirs traduisent un masque mortuaire en devenir. Peu de comédiens pourraient tenir comme lui face à une caméra qui l’ausculte, lors d’un long plan fixe frontal, durant de longues minutes silencieuses qui marquent la prise de conscience d’une mort inéluctable, sans qu’un mot soit dit, une expression échangée.
Jean-Pierre Léaud dans "La Mort de Louis XIV" de Albert Serra

Jean-Pierre Léaud dans "La Mort de Louis XIV" de Albert Serra

© Capricci Films

Crépusculaire, puissant, magique, "La Mort de Louis XIV", sélectionné à Cannes, aurait mérité la Palme d’or s’il avait été en compétition, pour son débordement de beauté plastique et dramatique. Une confirmation de l’éblouissante rentrée cinématographique française, après "Frantz" de François Ozon ou "Nocturama" de Bertrand Bonello. Discret, cohérent, exigeant dans le choix de ses sujets et de leur traitement, Albert Serra s’affirme comme un cinéaste de tout premier plan sur lequel l’on peut avoir confiance pour l’avenir.  

"La Mort de Louis XIV" : l'affiche

"La Mort de Louis XIV" : l'affiche

© Capricci Films

LA FICHE

Drame historique d'Albert Serra (Espagne/France) - Avec  Jean-Pierre Léaud, Patrick d'Assumçao, Marc Susini - Durée : 1h55 - Sortie : 2 novembre 2016

Synopsis : Août 1715. À son retour de promenade, Louis XIV ressent une vive douleur à la jambe. Les jours suivants, le Roi poursuit ses obligations mais ses nuits sont agitées, la fièvre le gagne. Il se nourrit peu et s'affaiblit de plus en plus. C’est le début de la lente agonie du plus grand roi de France, entouré de ses fidèles et de ses médecins.