« La Grande illusion » : une restauration qui revient de loin

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 15/02/2012 à 12H51
Jean Gabin, Gaston Modot, Pierre Fresnay, Carette, Dalio dans "La Grande illusion" de Jean Renoir

Jean Gabin, Gaston Modot, Pierre Fresnay, Carette, Dalio dans "La Grande illusion" de Jean Renoir

© Carlotta Films

De Jean Renoir (France, 1937), avec Jean Gabin, Pierre Fresnay, Erich Von Stroheim, Dalio, Carette, Dita Parlo - 1h44 - réédition

Synopsis : Première Guerre mondiale. Deux soldats français sont faits prisonniers par le commandant von Rauffenstein, un Allemand raffiné et respectueux. Conduits dans un camp de prisonniers, ils aident leurs compagnons de chambrée à creuser un tunnel secret. Mais à la veille de leur évasion, les détenus sont transférés. Ils sont finalement emmenés dans une forteresse de haute sécurité dirigée par von Rauffenstein. Celui-ci traite les prisonniers avec courtoisie, se liant même d'amitié avec Boeldieu. Mais les officiers français préparent une nouvelle évasion.
 

« Ennemi cinématographique numéro un »
« La Grande illusion » de Jean Renoir, sorti en 1937, demeure un des plus grands films de l’histoire du cinéma. Réunissant une pléiade d’acteurs, parmi les plus grands de l’époque – Jean Gabin, Pierre Fresnay, Erich Von Stroheim, Dalio, Carette – sur un scénario de Jean Renoir et Charles Spaak, le film connu une curieuse destiné et plusieurs mutilations que répare la magnifique restauration opérée par la Cinémathèque de Toulouse, aujourd’hui en salles.

Immense succès en France à sa sortie, comme en Europe, « La Grande illusion », bien que couronné d’un prix spécialement créé pour lui au Festival de Venise, s’est vu interdit dans l’Italie mussolinienne, l’Allemagne hitlérienne, puis la France occupée, pour son manque de patriotisme. Goebbels, chef de la propagande nazie qualifiait le film d’« ennemi cinématographique numéro un », pour son discours humaniste, pacifiste, et l’exposition d’un rapprochement entre soldats français et allemands durant la Première guerre mondiale.

Pierre Fresnay et Erich Von Stroheim dans "La Grande illusion" de Jean Renoir

Pierre Fresnay et Erich Von Stroheim dans "La Grande illusion" de Jean Renoir

© Carlotta Films

Quelle illusion ?
Le titre du film est demeuré pour beaucoup une énigme. De quelle illusion s’agit-il ? Celle que nourrissent les prisonniers français dans leurs tentatives d’évasion ? Celle d’un rapprochement entre les classes que met en perspective le film ?

En fait le mot est prononcé à deux reprises, toujours en rapport avec la guerre. La première fois, il s’agit de l’illusion que représente une fin prochaine du conflit. La seconde, à la toute fin, se réfère encore à une hypothétique fin de la guerre, Jean Gabin ajoutant : « en espérant que c’est la dernière ». Ce à quoi Dalio répond : « Ah, tu te fais des illusions ! ». Un dialogue prémonitoire en 1937, alors que les tensions entre la France et l’Allemagne vont croissantes, jusqu’à la déclaration de guerre en août 1939, deux ans après la sortie du film.

« La Grande illusion » est également clairement celle de l’imperméabilité entre les classes. Celles-ci sont clairement définies dans le rapprochement entre le capitaine français, de Boeldieu, qu’interprète Pierre Fresnay, et le commandant Von Rauffestein, joué par Erich Von Stroheim, Ce dernier n’a de cesse de privilégié l’officier français, répétant à loisir qu’eux deux appartiennent à l’élite aristocratique, en opposition aux autres prisonniers. De Boelieu lui démontrera l’inverse en se sacrifiant pour facilité l’évasion de son mécanicien (Jean Gabin), qui relève de la classe ouvrière, et Rosenthal (Dalio), qui se réclame de la bourgeoisie juive.

Jean Gabin et Pierre Fresnay dans "La Grande illusion" de Jean Renoir

Jean Gabin et Pierre Fresnay dans "La Grande illusion" de Jean Renoir

© Carlotta Films

Paris-Berlin-Moscou-Toulouse
La restauration de « La Grande illusion » est le fruit d’une étroite collaboration entre le Gosfilmofond – les archives cinématographiques – de Moscou et la Cinémathèque de Toulouse, désormais détentrice du négatif original. Mais comment un tel patrimoine national a pu se trouver à Moscou ?

Quand en 1940 les troupes allemandes occupent Paris, elles font main basse sur nombre d’œuvres d’art et notamment des négatifs de films qu’elles envoient à Berlin comme trésor de guerre. Lors de la prise de Berlin par l’armée rouge en 1945, les soviétiques font de même. Au milieu des toiles de maîtres et de nombreux négatifs de films américains, allemands et français, figure celui de « La Grande illusion » de Jean Renoir. Les Soviétiques les nommaient leurs « films trophées ».

Après-guerre, « La Grande illusion » fera l’objet de plusieurs rééditions, mais les différents montages ne seront jamais exhaustifs, tel que Renoir avait réalisé le film en 1937. Le cinéaste passera une grande partie de sa vie à le reconstituer et y parvient quasiment en 1958. Il y restaure les allusions aux maladies vénériennes des militaires coupées à la première sortie du film en France ; redonne toute son ampleur au rôle d’Elsa (Dita Parlo) qui accueille les évadés (Gabin et Dalio) ; réinstaure les scènes coupées lors de la courte sortie du film en Allemagne, où le personnage de Dalio exprime la générosité juive.

Aujourd’hui enfin visible dans une version inédite par sa haute teneur technique, « La Grande illusion » retrouve toute sa verve, sa beauté et son propos, dans une version numérique qui restitue toute la finesse des images, sans une seule égratignure et une restauration sonore d’une qualité inespérée, à faire pâlir les prises de son contemporaines. Comme le film à son origine, cette réédition s’avère un chef-d’œuvre, à voir en salles dès le 15 février, avant sa sortie en DVD et Blu-Ray le 21.