« L’ordre et la morale » : des feux mal éteints

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 11/11/2011 à 15H13
Mathieu Kassovitz et Iabe Lapacas : "L'ordre et la morale"

Mathieu Kassovitz et Iabe Lapacas : "L'ordre et la morale"

© UGC Distribution

Après la bombe que fut « La Haine » en 1995, Mathieu Kassovitz a connu plus de bas que de hauts. « Assassin(s) » a été mal perçu, voire incompris ; le film « Les Rivières pourpres », attaqué pour son américanisme formel, s’est avéré une carte de visite pour aller réaliser à Hollywood le raté « Gothica », puis l’inabouti « Babylon A.D. ». Kassovitz revient en France trois ans plus tard avec un film engagé sur le drame d’Ouvéa de 1988. Un retour en force.

Les échecs relatifs de « Kasso » suivent sa reconnaissance à ses débuts comme jeune cinéaste le plus prometteur de sa génération. Une pression et une attente qui semblent s’être retournées contre lui. Le réalisateur remet les pendules à l’heure avec « L’Ordre et la morale » en mettant en équation politique et armée dans la gestion d’une crise. Inspiré de faits réels, le film prend sa source dans l’ouvrage de Philippe Legorgus et Jacques Follorou « La morale et l’action » (Plomb).

De Mathieu Kassovitz (France), avec : Mathieu Kassovitz, Iabe Lapacas, Malik Zidi - 2h16 - Sortie : 16/11 Lire la critique

Cohabitation
Kassovitz, derrière la caméra, est aussi devant pour incarner Philippe Legorgus qui vécut les événements au plus près comme capitaine du GIGN envoyé en Nouvelle-Calédonie. Trente gendarmes y sont retenus en otages par un groupe d’indépendantistes kanaks dans une grotte reculée de l’île. Payant de sa personne en se portant volontaire comme otage pour faire office de médiateur entre les insurgés et les autorités, Legorgus va ainsi à la rencontre des Kanaks pour recueillir leurs revendications et calmer les velléités à leur encontre de la part de la métropole.

Peine perdue. L’armée prend le relais sur l’organisation des opérations à la demande de Paris, alors que la gestion de ce type de crise revient normalement à la gendarmerie (dont relève le GIGN). D’autant que les otages sont des gendarmes. Ce cafouillage résulte de la période de cohabitation que vit alors la France, avec François Mitterrand président de la République et Jacques Chirac Premier ministre. A quelques jours du scrutin présidentiel de mai 1988, le contexte est très tendu et va précipiter la crise vers son issue tragique : 25 morts, dont 23 Kanaks et deux membres du GIGN.

Mathieu Kassovitz : "L'ordre et la morale"

Mathieu Kassovitz : "L'ordre et la morale"

© UGC Distribution

Didactisme dramatique
Mis à l’aune du recoupement des témoignages de tous bords (Kanaks, gendarmes, militaires, politiques, presse) sur les événements, force est de constater que le film de Mathieu Kassovitz respecte tant que faire se peut la réalité des faits. L’exposé de leur complexité s’effectue avec didactisme, sans simplisme, mais dramatisation, grâce à la fiction. « L’Ordre et la morale » n’est pas un documentaire.

Si l’affaire est racontée du point de vue de Legorgus, c’est qu’il est le meilleur interlocuteur pour le faire, puisqu’à la fois au contact des ravisseurs et des autorités. Il est en même temps un formidable vecteur d’identification. Il n’est pas question pour lui, ni pour le film, de prendre parti pour l’un ou l’autre camp, de traiter d’un quelconque syndrome de Stockholm transposé à Ouvéa, mais de dénoncer la primeur des intérêts politiques sur les vies humaines mis dans la balance. Un point de vue que recoupe le titre « L’ordre et la morale ». Edifiant.

L'Ordre et la morale de Mathieu Kassovitz

L'Ordre et la morale de Mathieu Kassovitz

© UGC Distribution

Mise en scène
Si la puissance narrative est le premier atout de « L’ordre et la morale », elle est complémentaire d’une mise en scène à la hauteur de ses ambitions. Kassovitz expose une thèse et convainc par des images spectaculaires sans être complaisantes. Excellent choix également d’avoir confié la musique du film aux Tambours du Bronx, dont les percussions recoupent à la fois les partis militaires et tribaux qui s’affrontent.

D'aucuns critiquent Mathieu Kassovitz d’occuper tous les plans et d’avoir réalisé un film trop posé, aux images ostentatoires. Un comble, que de lui reprocher d’avoir insufflé une dimension épique à un film avant tout politique.

L’omniprésence de « Kasso » - acteur - se justifie par le point de vue dominant du personnage quant aux événements. Une présence qui n’élude pas celle des acteurs non professionnels kanaks, à l’écran. Notamment Iabe Lapacas dans le rôle d’Alphonse Dianou, le chef des preneurs d’otages, qui interprète avec subtilité les profondes convictions du militant prises dans les rets d’une situation qui le dépasse.

"L'Ordre et la morale" de Mathieu Kassovitz

"L'Ordre et la morale" de Mathieu Kassovitz

© UGC Distribution

Projection interdite
Porté depuis plus de dix ans par Kassovitz, le film n’a pu être réalisé en Nouvelle-Calédonie, par crainte qu’un tel tournage n’attise des braises encore chaudes. Le film rencontre toujours à sa sortie cette même difficulté, puisque le seul exploitant de Nouvelle-Calédonie refuse de le diffuser. Une voie de sortie est toutefois en cours, « L’Ordre et la morale » devant être projeté dans le cadre d’une tournée itinérante.  Comme quoi, ces feux, 23 ans plus tard, sont toujours mal éteints.