"Her" : Spike Jonze filme la voix de l'amour

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Publié le 17/03/2014 à 18H24
Joaquin Phoenix dans "Her" de Spike Jonze

Joaquin Phoenix dans "Her" de Spike Jonze

© Wild Bunch Distribution

Comme Wes Anderson avec son hautement recommandable "Grand Budapest Hotel", Spike Jones fait montre d’une tonalité indépendante et originale dans le paysage formaté du cinéma américain ("Dans la peau de John Malkovitch", "Max et les Maximonstres"…). "Her" relève de ces défis, autant par leur sujet que leur mise en forme. La preuve, encore, d’une très grande réussite, hors des sentiers battus.

De Spike Jonze (Etats-Unis), avec : Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson, Amy Adams - 2h06 - Sortie : 19 mars 2014

Synopsis : Los Angeles, dans un futur proche. Theodore Twombly, un homme sensible au caractère complexe, est inconsolable suite à une rupture difficile. Il fait alors l'acquisition d'un programme informatique ultramoderne, capable de s'adapter à la personnalité de chaque utilisateur. En lançant le système, il fait la connaissance de 'Samantha', une voix féminine intelligente, intuitive et étonnamment drôle. Les besoins et les désirs de Samantha grandissent et évoluent, tout comme ceux de Theodore, et peu à peu, ils tombent amoureux...
"Her" : la bande-annonce

L'âme et la voix
Le futur proche dans lequel nous plonge Spike Jonze pourrait se dérouler dans une semaine, un jour ou une heure. C’est dire s’il ne tient pas compte des visualisations futuristes coutumières de la science-fiction. L’environnement de "Her" est le nôtre, à la différence près de l’existence d’un programme informatique permettant la création d’une voix, d’une personnalité virtuelle invisible, seulement audible, correspondant au profil psychologique de celui qui l’a créée.

De ce postulat, Spike Jonze tire une histoire d’amour absolu, telle qu’aurait pu l’écrire un Philip K. Dick ou un Norman Spinrad, maîtres de la science-fiction américaine en phase avec les réalités sociétales contemporaines. Spike Jonze ne fait qu’extrapoler de peu le réel cybernétique du jour, en prolongeant le rapport qu’entretient Théodore (Joaquin Phoenix) avec son ordinateur, par l’amour pour une voix créée de toute pièce. "Grandeur nature" (1974, Luis Garcia Berlanga) ou "Monique" (2002, Valérie Guignabodet), montraient des hommes tombant amoureux d’une poupée gonflable. "Her" raconte l’histoire d’un homme tombant amoureux d’une voix.

Joaquin Phoenix dans "Her" de Spike Jones

Joaquin Phoenix dans "Her" de Spike Jones

© Wild Bunch Distribution

"Her" et "Hal" même combat
Au-delà du corps et du visible, la voix est toute imprégnée de la personnalité, de celui, ou celle, qui la porte. Théodore, qui vient de rompre avec sa fiancée, se lance à corps perdu dans la quête d’une femme idéale rendue possible par les nouvelles technologies. Seul, par sa démarche, il va encore plus s’isoler, devenant une sorte de paria asocial vis-à-vis de son entourage, entretenant une relation équivoque avec "Samantha", sa correspondante virtuelle, vis-à-vis de laquelle il va devenir totalement addict. La situation se complique quand, de par sa nature, "Samantha" va entretenir des relations similaires avec d’autres, entraînant une même jalousie chez Théodore qu’avec une personne réelle.

Spike Jonze traduit avec un réalisme déconcertant la fibre de la relation qui s’instaure entre son héros et son égérie, qu’interprète avec grand talent Scarlett Johansson de sa seule voix troublante. Joaquin Phoenix, de tous les plans, est une fois de plus remarquable dans un rôle désespéré qui passe du rire aux larmes sans lyrisme, avec une justesse et un appoint confondants. "Her" apparaît enfin comme un prolongement inattendu de l’ordinateur "Hal" de "2001 : l’odyssée de l’espace" de Stanley Kubrick ("Her" et "Hal" entretenant par ailleurs une similitude phonétique troublante), dans la quête semblable d’émotion de deux entités cybernétiques qui tendent par la sensibilité à s’humaniser.

Très beau programme que conçoit Spike Jonze avec "Her", qui lui a dernièrement valu un mérité Oscar du Meilleur scénario.