"Félicité", film onirique dans un Kinshasa solidaire et cauchemardesque

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 28/03/2017 à 19H56, publié le 28/03/2017 à 19H54
Beya Mputu dans "Félicité" d'Alain Gomis

Beya Mputu dans "Félicité" d'Alain Gomis

© Jour2fête

Grand prix du jury à la Berlinale 2017, "Félicité", du Franco-Sénégalais Alain Gomis, traite du drame de la République démocratique du Congo à travers le portrait d’une femme. Indépendante, Félicité est en butte aux difficultés de vie qui sévissent dans un Kinshasa sous tensions et corrompu, alors que son fils s’est grièvement blessé dans un accident.

La note Culturebox

3
3/5

Maria Braun au Congo

Dans une capitale congolaise d’apocalypse, Félicité lance des mélopées dans un bouge sur des musiques répétitives et rythmées jusqu’à la transe. Seule avec son fils, son talent lui permet de vivre sans rencontrer trop de difficultés. Mais les arnaques sont à chaque coin de rue : Tabu, ivrogne invétéré et bagarreur, ne cesse de tourner autour, jusqu’à l’accident de Samo, son fils de 14 ans, qui risque d’être amputé si elle ne rassemble pas une forte somme d’argent pour l’opérer.
"Félicité" : la bande annonce

A l’instar de la Maria Braun de Fassbinder ("Le Mariage de Maria Braun", 1979), évanescence de l’Allemagne de l’après-guerre, Félicité est comme une personnification du Congo après le conflit avec le Rwanda (1998-2002). Sans jamais être évoqué directement, il est sous-jacent, dans la présence militaire, les conflits violents entre personnes qui surgissent pour un oui, pour un non, la corruption généralisée, la solidarité ancestrale élimée… Belle, généreuse, accusée d’indépendance frondeuse, Félicité est labourée par une adversité de tous les instants. Elle n’en reste pas moins debout et va trouver des appuis, mais y laissera des plumes…

Papi Mpaka, Beya Mputu et Gaetan Claudia dans "Félicité" d'Alain Gomis

Papi Mpaka, Beya Mputu et Gaetan Claudia dans "Félicité" d'Alain Gomis

© Jour2fête

Chœur antique

Cette mère courage, qui n’est pas non plus sans rappeler "Ma Rosa" de Brillante Mendoza dans son combat à extraire sa famille des pressions d’une police corrompue, est hantée d’étranges cauchemars où elle se voit submergée par les eaux. Finalement sauvée par un okapi, tel un totem rédempteur, symbole d’indépendance comme animal solitaire des forêts, existant seulement dans la République démocratique du Congo, elle trouvera une porte de sortie à son drame, mais les épreuves seront terribles. Sous ce jour animiste, Alain Gomis évoque le cinéma d’Archipatpong Weerasethakul ("Tropical Malady", "Oncle Boonmee").

L’identification entre le Franco-Sénégalais et le Thaïlandais se confirme dans des partis-pris de mise en scène atypiques. La durée s’étire en langueurs envoûtantes, le son retient son souffle, s’éteint un temps pour laisser place à la musique d’un orchestre symphonique local, dont les interventions font office de chœur antique, pour commenter l’action. Fascinant sur bien des points, "Félicité" distille un charme envoûtant, tant grâce à son actrice irrésistible dans un rôle puissant, que son esthétique, à la paradoxale mixité de documentaire et de surréalisme.

"Félicité : l'affiche 

"Félicité : l'affiche 

© Jour2fête

LA FICHE

Drame de Alain Gomis (France) - Avec :  Véronique Beya Mputu, Papi Mpaka, Gaetan Claudia, Nadine Ndebo Durée, Elbas Manuana : 2h03 - Sortie : 29 mars 2017

Synopsis : Félicité, libre et fière, est chanteuse le soir dans un bar de Kinshasa. Sa vie bascule quand son fils de 14 ans est victime d'un accident de moto. Pour le sauver, elle se lance dans une course effrénée à travers les rues d'une Kinshasa électrique, un monde de musique et de rêves. Ses chemins croisent ceux de Tabu.