"Enemy" : Denis Villeneuve ravive le mythe du doppelgänger

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Publié le 26/08/2014 à 15H59
Jake Gyllenhaal dans le double rôle d'Adam et de son sosie dans "Enemy" de Denis Villeneuve

Jake Gyllenhaal dans le double rôle d'Adam et de son sosie dans "Enemy" de Denis Villeneuve

© capelight pictures

Le Québécois Denis Villeneuve, réalisateur notamment d'"Incendies" et de "Prisoners", revisite le thème du doppelgänger dans "Enemy", où il retrouve l'acteur de son précédent film, Jake Gyllenhaal, aux côtés de Mélanie Laurent et Sarah Gadon. Un film très étrange, mystérieux et plein de non-dits, non moins passionnant.

La note Culturebox
4 / 5                  ★★★★☆

De Denis Villeneuve (Canada/Espgane), avec : Jake Gyllenhaal, Mélanie Laurent, Sarah Gadon, Isabella Rossellini - 1h30 - Sortie : 27 août 2014

Synopsis : Adam, un professeur discret, mène une vie paisible avec sa fiancée Mary. Un jour qu'il découvre son sosie parfait en la personne d’Anthony, un acteur fantasque, il ressent un trouble profond. Il commence alors à observer à distance la vie de cet homme et de sa mystérieuse femme enceinte. Puis Adam se met à imaginer les plus stupéfiants scénarios... pour lui et pour son propre couple.
"Enemy" : la bande-annonce

Metzengerstein
Doppelgänger, kezako ? Le terme d'origine allemande désigne le double imaginaire d'une personne. Le thème a été particulièrement illustré dans la nouvelle d'Edgar Allan Poe "Metzengerstein" (1832) que Roger Vadim adapta au cinéma dans un des fragments d'"Histoire extraordinaires", avec Alain Delon et Brigitte Bardot. On y voit un jeune officier se battre en duel avec son double, alors qu'en fait, il lutte avec lui-même. C'est exactement le même sujet de "Enemy", actualisé dans le Québec d'aujourd'hui.

Denis Villeneuve décline le thème du double dans sa découverte-même par son héros. La rencontre d'Adam Bel avec Anthony Saint-Clair s'effectue par le visionnage d'un DVD, où l'acteur du film lui ressemble en tous points, jusqu'à la voix. L'acteur n'est-ce pas aussi la voie du double, cette déduction s'accrochant au film dans une construction gigogne ? La narration du cinéaste, qui adapte un roman de José Saramago, est très progressive, parfois déroutante et laissera finalement le spectateur en suspens, lui laissant le soin de combler les vides. Vides qui sont aussi ceux d'Adam, pris sous l'emprise de son double et de visions de plus en plus monstrueuses d'arachnides. Cet homme n'aurait-il pas une araignée au plafond ?

Mélanie Laurent et Jake Gyllenhaal dans "Enemy" de Denis Villeneuve

Mélanie Laurent et Jake Gyllenhaal dans "Enemy" de Denis Villeneuve

© © capelight pictures

L'inquiétante étrangeté
L'étrange récit de "Enemy" baigne dans une lumière glauque, au sens premier du terme, des couleurs jaune-verdâtres qui imprègnent le film d'une grande tristesse. Elles transcrivent celle d'Adam, et la perte de conscience d'un homme qui donne tous les signes de perdre la raison. Mais est-ce bien la clé du film ? Les scènes où Anthony Saint-Clair se retrouve avec sa femme enceinte (encore le thème du double, une femme portant un enfant étant une double personne), hors la présence d'Adam, ne témoignent-elles pas de sa réalité ? De fait, ne serait-ce pas Anthony qui projette son double en Adam ? Denis Villeneuve joue avec le spectateur sans conclure sur aucune direction que prend son film.

C'est ce qui participe de son charme. Mais il risque de dérouter certains. Par son sujet, "Enemy" est dans la lignée du "Locataire" de Polanski, de "Faux semblant" de Cronenberg , de "Vertigo" d'Hitchcock et de son quasi-remake "Obsession" de De Palma. Tous flirtent avec le fantastique pour explorer l'âme humaine et ses tourments. Ce à quoi parvient parfaitement Denis Villeneuve si l'on se laisse prendre au jeu (au piège ?) d'un film atypique, qui pose plus de question qu'il n'y répond. Envoûtant.