"Eden" de Mia Hansen-Love : plongée intime dans la génération "French Touch"

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Publié le 17/11/2014 à 10H12
Felix de Givry incarne Sven Love dans "Eden".

Felix de Givry incarne Sven Love dans "Eden".

© Ad Vitam

Pour son quatrième long-métrage, la jeune réalisatrice française Mia Hansen-Love s'est inspirée de la vie de son grand frère Sven Love, DJ et organisateur de soirées renommé dans le milieu de la musique électronique des années 90. "Eden" raconte son ascension en parallèle à la montée en puissance de la "French Touch", puis sa descente aux enfers. Un film mélancolique et souvent juste.

La note Culturebox
3 / 5                  ★★★☆☆

Comédie dramatique de Mia Hansen Love (France) avec  Félix de Givry, Pauline Etienne, Hugo Conzelmann, Roman Kolinka, Vincent Macaigne, Greta Gerwig, Laura Smet, Goldshifteh Farahani, Vincent Lacoste et Arnaud Azoulay – 2h11 - sortie : 19 novembre 2014
 
Synopsis : Au début des années 90, Paul, passionné de musique, découvre les premières raves.  Il fait dans la foulée ses premiers pas dans le milieu de la nuit parisienne, devient dj et crée avec son meilleur ami les soirées «Cheers». Ils trouveront leur public et  vivront une ascension euphorique mais éphémère. Aspiré par sa passion, Paul en oubliera de construire sa vie. "Eden" tente ce faisant de faire revivre l’euphorie musicale d'une époque et l'esprit de la génération qui a enfanté la fameuse "French Touch".
Premier film à entrer dans l'intimité de cette époque

Après trois films, dont "Un Amour de Jeunesse", remarqués pour leur sensibilité, Mia Hansen-Love s'attaque avec "Eden" au premier film de fiction jamais réalisé autour de l'émergence de la musique électronique en France. Pour ce "gros morceau", la réalisatrice est en confiance : elle a elle-même vécu cette période à l'adolescence, dont une partie par procuration via son frère Sven. De sept ans son aîné et co-scénariste du film, Sven Love était aux premières loges en tant que dj, familiier des soirées Respect du Queen sur les Champs Elysées, et organisateur des soirées Cheers à la Coupole.

Pourtant, cette connaissance intime de la House Nation des années 90-2000 est à la fois la force et la faiblesse d'"Eden". Sa force parce qu'elle permet à Mia Hansen-Love un regard d'une grande justesse sur ce milieu, sans affèterie ni complaisance. Sa faiblesse, parce que fascinée par son sujet (le héros du film), la réalisatrice y décrit avec trop de minutie le destin de son frère, et pèche ce faisant par des longueurs et des détails intimes secondaires qui ne font pas avancer la dramaturgie du récit.

De belles reconstitutions
 
Côté reconstitution, les scènes de raves et celles de communion du public sur certains morceaux de house emblématiques - "Promised Land", "Da Funk", "Sunshine People" - chacun chantant bras en l'air, baigné d'une douce lumière stroboscopique, sont particulièrement bien rendues.

Mais on aurait tort de voir ce film comme le résumé définitif d'une époque, celle de la naissance de la French Touch. Sven Love était en effet un passionné de Garage, un sous genre de la house music, qui n'était qu'un des multiples courants de l'effervescence électronique de ces années là.

Comme dans son film précédent, "Un Amour de Jeunesse", la réalisatrice traite du passage du temps – 20 ans d'une vie – et de ses effets, nimbant "Eden" d'un climat mélancolique, et ce dès les premières minutes, lorsque Sven s'absorbe en forêt au petit matin dans le chant des oiseaux, au sortir d'une rave.
Les acteurs Félix de Givry et Pauline Etienne dans "Eden".

Les acteurs Félix de Givry et Pauline Etienne dans "Eden".

© Ad Vitam
L'acteur principal manque d'intensité
 
S'il a une présence indéniable, à la fois fragile et ténébreuse, Félix de Givry, qui incarne le personnage principal, n'est pas non plus un acteur ultra charismatique. De fait, il n'est pas comédien, et c'est tout à l'honneur de Mia Hansen-Love de l'avoir choisi alors qu'il est presque de tous les plans. Mais son manque d'intensité, d'énergie et de fraîcheur  - il ne sourit presque jamais - font particulièrement défaut au début du film, censé montrer l'euphorie d'une époque.
 
Son côté mystérieux et son regard de chien battu collent davantage à la seconde partie, dans lequel la réalisatrice s'attache à montrer le réveil brutal et la gueule de bois du dj. Après les années lumineuses, les années sombres. Dévoré par sa passion, aveugle au quotidien, il n'a rien construit et se retrouve au fur et à mesure sans boulot, sans argent, sans compagne, dépendant à la cocaïne, à la porte de sa propre vie.

La réalisatrice peine à montrer le côté lumineux d'une époque

Mia Hansen-Love dit avoir voulu avec ce film montrer dans la première partie l'épanouissement de son frère en tant que dj en parallèle à celui d'un genre musical. Rendre hommage à dix années d'"une jeunesse incroyablement lumineuse, joyeuse", et "une génération qui s'amuse, qui le revendique et qui en vit".

Mais hormis les scènes de communion en rave, en fête ou en clubs plutôt bien rendues, et quelques scènes de bandes drôles et bien senties, elle échoue globalement a transmettre l’euphorie, l’innocence et l’hédonisme qui régnaient alors (on s'étonne par ailleurs de ne jamais voir son dj dans les magasins de disques spécialisés, épicentres eux-aussi du mouvement).
 
La faute en partie à son personnage, secret, peu expansif, et à son acteur, tout en retenue. Les histoires sentimentales instables de Sven Love intéressent peu. Même si les partenaires féminines de Felix de Givry, en particulier Greta Gerwig et Pauline Etienne, dégagent une énergie forte et offrent un peu de chair et de nerfs au récit.
Arnaud Azoulay (Guy-Man) et Vincent Lacoste (Thomas) jouent Daft Punk dans "Eden".

Arnaud Azoulay (Guy-Man) et Vincent Lacoste (Thomas) jouent Daft Punk dans "Eden".

© Ad Vitam
 
Le running-gag bienvenu sur Daft Punk

Objet ces derniers mois de beaucoup de fantasmes et de malentendus, "Eden" n'est pas un film sur Daft Punk, loin s'en faut. Mais les quelques apparitions de Vincent Lacoste et Arnaud Azoulay en Thomas et Guy-Man sont indéniablement réjouissantes.

A ce film qui manque un peu d'humour et de légèreté, le duo casqué offre un running-gag bienvenu : on y voit au fil du temps les Daft se faire immanquablement refouler des soirées et des clubs, et ce malgré leur notoriété (normal puisque personne ne connaît leurs visages).
 
Tendre et mélancolique, ce film en demi-teinte est à recommander malgré tout aux passionnés de musique, parce que c'est le premier du genre et que beaucoup s'y retrouveront par petites touches. Reste qu'on attend encore le "24 Hours Party People" de la "French Touch".