Denis Villeneuve donne une leçon de science-fiction dans "Premier contact"

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 09/12/2016 à 22H14, publié le 07/12/2016 à 14H30
"Premier contatc" de Denis Villeneuve

"Premier contatc" de Denis Villeneuve

© Sony Pictures Releasing France

Le Québécois Denis Villeneuve étonne avec ses films aux scénarios hors normes, à la réalisation élégante et sans esbroufes : "Incendies", "Prisoners", "Sicario"… Aujourd’hui intégré au paysage hollywoodien, il n’a pas pour autant vendu son âme au diable. Pour preuve ce "Premier contact", un film de science-fiction adulte, comme rarement, avec Amy Adams, Jeremy Renner et Forest Whitaker.

La note Culturebox

5
5/5

Une science-fiction mature

Denis Villeneuve avait tâté du fantastique avec "Enemy" (2014) en ripolinant le mythe du doppelgänger (double d’une personne vivante), qu’Edgar Poe a sublimé dans sa nouvelle "William Wilson". Il s’attaque dans "Premier contact" à cette "succursale du fantastique, la science-fiction" - comme disait Jacques Stenberg -, alors qu'il vient de boucler  "Blade Runner 2049". Le Québécois est donc un amateur éclairé du genre, faisant preuve d’une exigence rare, alors que la SF au cinéma reste souvent infantile (monstres géants, "Star Wars", "E. T.", "Transformers", super-héros à la chaîne…) "2001, l’Odyssée de l’espace" avait donné un coup de pied dans la fourmilière en maturant savamment le genre en 1968.
"Premier contact" : la bande annonce

C’est dans cette lignée que se situe Villeneuve, en multipliant les références au film de Kubrick et à la veine littéraire de la SF, beaucoup plus accomplie qu’au cinéma. L’apparition soudaine, hiératique, des vaisseaux extraterrestres opaques à quelques mètres du sol en position verticale, dans "Premier contact", renvoie explicitement au mystérieux monolithe noir de "2001". D’autant que leur influence sur l’évolution de l’humanité va se révéler semblable. Le coup de génie du scénario est de lier cette dynamique au langage, à l’écriture des extraterrestres que va décrypter une linguiste éminente. La deuxième invention du film est de relier le langage à la construction mentale de l’individu et des groupes humains, à leur conscience, à leur rapport au monde. Médium par excellence, il s'avère "le cadeau" des extraterrestres offert à l’humanité pour sa mutation.

Jeremy Renner et Amy Adams dans "Premier contact" de Denis Villeneuve

Jeremy Renner et Amy Adams dans "Premier contact" de Denis Villeneuve

© Sony Pictures Releasing France

Dans l’abîme du temps

La troisième habileté de "Premier contact" est de lier cette nouvelle conscience à la conception du temps, projetée dans la construction-même du film. Apparemment linéaire, ponctué de retours en arrière classiques, le récit s’avère, une fois "le cadeau" extraterrestre révélé, habité d’une temporalité totalement différente, "extraterrestre" aux conventions. Une sorte de simultanéité constante des événements se substitue à la linéarité chronologique classique des faits. Une conception introduite dans la dernière partie de "2001", où l’astronaute Bowman se regarde progressivement vieillir, pour devenir le "fœtus astral", phase qui a le plus désarçonné les spectateurs en raison de cette approche temporelle et filmique destabilisante. On pouvait déjà la déceler dans "La Jetée" (1962, Chris Marker), et surtout dans "L’Année dernière à Marienbad" (1961, Alain Resnais), adapté du Nouveau Roman, d’après son chef de file, Alain Robbe-Grillet, fondé sur une destructuration du récit. Kubrick y reviendra dans "Shining" (1980) lors de la conversation énigmatique entre le spectre du serveur Grady et Jack Torrance dans les toilettes de l’hôtel Overlook où il lui dit qu’il "a toujours été le gardien". Ce qui recoupe le plan final du film, où Torrance apparaît sur une photo datée de 1921, alors que l’action se situe en 1980, obligeant le spectateur à rembobiner tout le film à l’issue de sa projection. "Inception" (2010, Christopher Nolan) imbriquera dans cette continuité quatre niveaux de réalité simultanés du récit.

"Premier contact" de Denis Villeneuve

"Premier contact" de Denis Villeneuve

© Sony Pictures Releasing France

"Premier contact" s’offre de même à de multiples visions et relectures pour en déceler toutes les subtilités, digressions et sous-thèmes (la confusion entre les mots "cadeau", "arme" et "outil" ; la prédiction que les extraterrestres auront besoin à leur tour des hommes dans 3000 ans ; l’initiation liée à la filiation et à l’amour…) Denis Villeneuve transgresse les conventions tout en restant abordable dans la progression du récit, en racontant avant tout une histoire, sans jamais négliger ses personnages, parfaitement incarnés par Amy Adams, Jeremy Renner et Forest Whitaker, qui composent le casting idéal pour personnaliser l’émotion, l’intellect et le physique, les trois dimensions de l’humanité. "Premier contact" constitue un voyage filmique vertigineux en réussissant à imbriquer dans un récit passionnant, émotion, action, suspense, spectaculaire et philosophie. Cinq sur cinq, bien reçu !

"Premier contact" : une des affiches américaines (Arrival en VO)

"Premier contact" : une des affiches américaines (Arrival en VO)

© Sony Pictures

LA FICHE

Science-fiction de Denis Villeneuve (Etats-Unis), Avec : Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Whitaker, Michael Stuhlbarg, Mark O'Brien, Tzi Ma - Durée : 1h56 - Sortie : 7 décembre 2016

Synopsis : Lorsque de mystérieux vaisseaux extraterrestres surgissent en douze points de la Terre, une équipe d’experts est rassemblée sous la direction de la linguiste Louise Banks afin de tenter de comprendre leurs intentions. Face à l’énigme que constituent leur présence et leurs messages mystérieux, les réactions dans le monde sont extrêmes et l’humanité se retrouve bientôt au bord d’une guerre absolue. Louise Banks et son équipe n’ont que très peu de temps pour trouver des réponses. Pour les obtenir, la jeune femme va prendre un risque qui pourrait non seulement lui coûter la vie, mais détruire le genre humain…