"Un amour impossible" : Christine Angot, la genèse

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 01/09/2015 à 11H30, publié le 18/08/2015 à 12H00
Christine Angot publie "Un amour impossible" (Flammarion)

Christine Angot publie "Un amour impossible" (Flammarion)

© Jean-Luc Bertini / Flammarion

La très controversée Christine Angot publie "Un amour impossible" (Flammarion). L'auteur de "L'inceste" remonte aux origines de son existence et de sa tragédie en faisant le récit de la rencontre à Châteauroux à la fin des années 50 entre son père, un bourgeois parisien, et sa mère, employée à la Sécurité sociale et issue d'un milieu modeste. Une très bonne surprise de la rentrée littéraire 2015.

L'histoire : 1958, Châteauroux. Pierre Angot rencontre Rachel Schwartz. Il est traducteur à la base militaire américaine, elle travaille à la Sécurité sociale. Elle est d'une famille pauvre, il est fils de bourgeois. "Leur famille habitait Paris depuis des générations, dans le dix-septième arrondissement, près du parc Monceau, était issue de Normandie. De père en fils on y avait souvent été médecins, on y était curieux du monde, on y avait la passion des huitres". Pierre Angot refuse le mariage. L'amour conjugal est "prévisible" et "ennuyeux", tandis que la passion amoureuse "brouille l'ordre" et "surprend", dit-il à Rachel. En réalité il y a surtout que dans sa famille, épouser une Rachel Schwartz serait considéré comme une mésalliance. Elle n'est pas de son milieu. Et elle est juive.

Mais il veut bien d'un enfant. En 1959, naissance de Christine. Il ne la reconnait pas, quitte Châteauroux. Rachel l'élève seule, mais ne renonce pas. Elle se débrouille pour qu'il reconnaisse sa fille. Quand Christine a 14 ans, elle change de nom et devient Christine Angot. Entre temps le père s'est marié ailleurs, avec une femme allemande, de son milieu. Il vit à Strasbourg. Rachel et Christine déménagent à Reims et la jeune fille voit régulièrement son père…

L'inceste comme arme sociale

Avec "Un amour impossible", Christine Angot explore à nouveau l'univers familial. La romancière aurait pu mettre au pluriel "Un amour impossible", car l'impossibilité d'amour circule sans fin dans ce triangle Père-Mère-Fille. Amour impossible entre le père et la mère, pour des raisons sociales. Amour fusionnel et joyeux entre la mère et la fille pendant un temps, puis plus. Amour absent puis déviant, du père pour la fille.

Angot remonte le temps, décortique, cherche des explications, en trouve : l'inceste, comme ultime moyen de gommer la reconnaissance de sa filiation avec sa fille, de rester socialement séparé d'une femme qui n'est pas de son milieu, "cette séparation primait toutes les autres considérations".

Le silence

Et il y a cette habileté de construction du roman, qui fait coller le récit au réel : alors que l'on sait, que l'on a toutes les raisons de s'y attendre -le sujet a déjà été traité dans deux de ses romans ("L'inceste" en 1999 et et "Une semaine de vacances", en 2012), on en vient au fil du récit qui le tait à espérer que cette chose-là, l'inceste, n'a finalement jamais eu lieu. Alors quand l'inceste (le viol de la fille par le père, répété pendant des années) est révélé à la mère, on est comme elle : abasourdi. On remonte le temps pour chercher un signe. Mais rien. Christine Angot, narratrice de sa propre vie, ne réécrit pas l'histoire. Elle peint le silence. L'affreux silence.

"Un amour impossible" est aussi le portrait de la mère, sa beauté, son milieu simple et "la honte de la grande pauvreté", sa vitalité, et aussi les mystères d'un amour inconditionnel pour un homme qui ne la respecte pas, mais qui reste toujours très bien élevé, comme en témoignent les lettres qui jalonnent le roman (glaçant).

Avec "Un amour impossible", Angot baisse la garde. Le récit est chronologique, sans haine, apaisé, implacable. Son roman sonne comme une réconciliation, et c'est bouleversant.
Couverture "Un amour impossible", Christine Angot (Flammarion)
Un amour impossible Christine Angot (Flammarion – 217 pages – 18 euros)

Extrait :
"Juste avant la ZUP, il y avait une petite route qui partait vers la campagne. Elle était bordée de maisons individuelles. Chacune avait sa propre allée, dallée de pierres, semée de cailloux, droite ou sinueuse. Chaque porte d'entrée était différente de celle d'à côté par la couleur, la manière, un détail, une grille, une poignée ou un heurtoir. Elle choisissait sa préférée, moi la mienne, on marchait sur cette petite route en se donnant la main, en parlant d'avenir et d'endroit où vivre.
- Elles sont douces tes mains maman.
- Ton papa aussi il me disait ça. Il disait que j'avais un fluide ! Il me donnait la main, il restait comme ça cinq minutes. Et puis il la retirait. Il disait que c'était pour le plaisir de me la redonner. Il était un peu compliqué tu sais… Après il me la reprenait.
Elle le faisait en même temps pour que je comprenne.
- Elles sont chaudes. Et tellement belles !
- Tu es gentille ma bichette.
- Pourquoi tu veux pas faire un concours de beauté des mains? Tu pourrais au moins te renseigner…
- Je crois pas que ça existe tu sais Christine."