Art 42, un lieu pour le street art hébergé à Paris par Xavier Niel

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 28/09/2016 à 15H25
Une oeuvre de la collection de Nicolas Laugero-Lasserre, exposée dans le cadre d'Art 42, musée de street art installée dans l'école numérique "42" de Xavier Niel à Paris

Une oeuvre de la collection de Nicolas Laugero-Lasserre, exposée dans le cadre d'Art 42, musée de street art installée dans l'école numérique "42" de Xavier Niel à Paris

© Isa Harsin / SIPA

Prisé des touristes et amateurs de promenades urbaines, le street art aura à partir de samedi un lieu d'exposition permanente à Paris, "Art 42", dans l'école des métiers du numérique de Xavier Niel. L'heure de la reconnaissance pour le mouvement né dans la rue ou le signe d'un certain embourgeoisement ?

"Aujourd'hui, on voit le street art comme une représentation de la liberté, mais c'est très faux. C'est un mouvement complètement intégré", estime Paul Ardenne, historien de l'art contemporain. Pour ce spécialiste de l'art urbain, l'engouement autour du street art  vire  à la "récupération gentille". Il déplore le manque d'analyse critique face à une pratique devenue, selon lui, très consensuelle.
 
Né à la fin des années 1960, le street  art  a longtemps été associé au vandalisme, à la dégradation et à la contestation, mais il a perdu une partie de son aura sulfureuse. Une situation encore renforcée par l'ouverture de musées.
 
Plusieurs lieux de ce genre existent, à Amsterdam ou à Saint-Pétersbourg. Un autre est prévu l'an prochain à Berlin. Parallèlement, le monde de l'art s'ouvre aux artistes issus de la rue : deux graffeurs (Lek et Sowat) ont intégré la Villa Médicis en 2015 et une exposition sur Banksy vient de se tenir à Rome.

Nicolas Laugero-Lasserre va prêter 150 oeuvres

"L'essence du street art, ce sont des murs militants, mais en parallèle il y a un travail d'atelier. Il y a une cohérence des deux", estime Nicolas Laugero-Lasserre, qui va prêter 150 oeuvres de sa collection pour donner naissance au premier "musée" du genre en France.
 
C'est en vendant des oeuvres que les artistes vivent et paient leurs déplacements pour imprimer leurs marques sur les murs du monde entier, souligne ce passionné, en réponse à ceux qui imaginent uniquement un art éphémère, réalisé en extérieur, souvent dans l'illégalité.
 
Tombé "dedans" en arrivant à Paris, le quadragénaire a amassé au fil des années une collection de sérigraphies, photos ou pièces réalisées en atelier d'artistes comme Shepard Fairey (l'affiche "Hope" de Barack Obama), Blu, connu pour avoir recouvert de peinture noire une de ses fresques à Berlin pour éviter de favoriser la spéculation immobilière, ou Space Invader. Les incontournables  JR et Banksy sont également de la partie, ainsi que des artistes émergents moins connus du grand public.

Des visites guidées par un étudiant,  dans des salles de cours

Après avoir longtemps fait tourner ces oeuvres dans des expositions, c'est dans les murs de l'école des métiers du numérique de Xavier Niel - fondateur de l'opérateur téléphonique Free et septième fortune de France - qu'elles seront désormais accrochées. Un choix délibérément atypique.
 
Au beau milieu des salles de cours, où quelque 3.000 étudiants apprennent à coder, trôneront des oeuvres à plusieurs milliers d'euros que les aficionados pourront admirer gratuitement le mardi soir (de 19h à 21h) et le samedi après-midi (de 11h à 15h).
 
"La gratuité, c'est essentiel, c'est l'ADN du mouvement", insiste le collectionneur, soucieux de créer un lieu original.
 
"Art 42" ouvrira ses portes samedi pendant la Nuit blanche. Les visites se feront uniquement accompagnées d'un guide, qui sera un étudiant formé aux subtilités du street art, l'idée étant de faire découvrir les oeuvres autant que le lieu.

Mettre le street art dans des boîtes ?

"Plus on parlera du street  art, mieux c'est", estime Mehdi Ben Cheikh, un galeriste parisien à l'origine de la Tour Paris 13, un immeuble qui est devenu une vaste exposition éphémère avant d'être démoli.
 
Pour celui qui a aussi contribué à réveiller une bourgade tunisienne via des fresques, il n'est toutefois pas "tout à fait l'heure de mettre le street art dans des boîtes". A la théorie, il préfère toujours la rue.
 
Elle "reste essentielle pour les artistes, c'est ce qui les inspire. Il y a encore beaucoup d'endroits dans le monde où le street  art est illégal" ou fait l'objet de condamnations, confirme Magda Danysz, une spécialiste de street  art qui détient une galerie à Paris et à Shanghai et a publié une "Anthologie du street art" (éditions Alternatives, Gallimard)
 
Preuve en est, le fameux Monsieur chat, qui recouvre les murs de Paris de matous hilares, risque trois mois de prison ferme pour de nouvelles peintures sur les parois en travaux d'une gare.
 

Magda Danysz : le street art encore rejeté par les institutions

Le street art peine encore à être reconnu dans le milieu de l'art contemporain, déplore la galeriste Magda Danysz

Comment est né le street art ?

Ca commence à New York, à la fin des années 1960 avec des tags (signatures) faits avec des bombes de peinture industrielle, dans le métro. Puis on va ajouter des éléments stylistiques. Les bombes vont ensuite se développer (avec un plus grand choix de couleurs notamment) et on passe à la fresque (graffiti). Au milieu des années 1980, le pochoir et le graffiti se rencontrent et ça donne encore d'autres pratiques. Aujourd'hui, ça bourgeonne : on trouve autant les mosaïques d'Invader que les fresques de Shepard Fairey ou les oeuvres de Vhils (qui fait des portraits sur les murs au marteau-piqueur). Si l'illégalité fait partie du mouvement, elle n'a rien d'obligatoire. En revanche, la "crédibilisation" d'un artiste se fait par la rue, même un passage très court.

Est-ce de l'art ?

Ce n'est pas un secret : il y a un rejet de la part de certaines institutions artistiques. L'histoire de l'art se répète: chaque fois que vous avez un mouvement artistique qui chamboule les idées reçues, il y a un Salon des refusés (qui présenta les oeuvres de Manet, jugées alors trop modernes, ndlr). Il faut dire qu'en matière de street art, on mélange le festival amateur avec des artistes historiques. Pour le grand public, c'est un énorme tout, où des talents différents vont se mélanger. Mais le street art , ce n'est pas trois graffitis sur un terrain vague. C'est un phénomène artistique qui a réussi à orner tous les murs de la planète. Il s'agit en outre d'un reflet de notre monde international et d'une société sururbanisée.

Quel est l'avenir du mouvement ?

La rue reste essentielle pour les artistes, c'est ce qui les inspire. Il y a encore beaucoup d'endroits dans le monde où le street art est illégal. La pénalisation de la détérioration est encore très élevée, mais ça fait partie du mouvement et de l'adrénaline des artistes. En termes de reconnaissance, on attend encore la grande exposition sur le sujet. Une exposition au centre Pompidou, par exemple. A un moment, il y aura bien un directeur de biennale issu de ce mouvement, qui manque d'une forme de théorisation pour convaincre les sceptiques. Il y a toujours eu beaucoup de livres de photos sur le street art, comme le fameux "Subway Art" en 1984, et Instagram a encore démultiplié les choses, mais peu d'ouvrages s'attardent sur sa valeur artistique."