L'aventure céramique de Picasso exposée à Sèvres

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 26/11/2013 à 18H27
Cannes, villa La Californie, Pablo Picasso peignant le grand plat Chouette (1957), photo David Douglas Duncan

Cannes, villa La Californie, Pablo Picasso peignant le grand plat Chouette (1957), photo David Douglas Duncan

© Succession Picasso 2013 Crédit David Douglas Duncan 2013

Les céramiques de Picasso auxquelles l’artiste a consacré beaucoup de temps les vingt dernières années de sa vie, époque où il retrouve ses racines méditerranéennes, sont peu montrées en France. Un oubli réparé avec l’exposition jubilatoire qui après Aubagne est à la Cité de la céramique de Sèvres, augmentée d’une section consacrée aux pièces éditées (jusqu’au 19 mai 2014).

Entre 1947 et 1971, Picasso a réalisé plus de 3500 pièces en terre. "C’est une part très importante de son œuvre qu’il faut réévaluer", estime Eric Moinet, co-commissaire de l’exposition de Sèvres.
 
D’une part, "ce sont des pièces peu vues", elles sont restées dans les collections de la famille Picasso. D’autre part, la France ne s’est jamais beaucoup intéressée à la céramique de Picasso, souligne-t-il. C’est lié, pour lui, "à la relation que la France a à la céramique", qu’elle considère comme un art décoratif.
 
Picasso "a eu une influence considérable sur l’œuvre des céramistes des années 1950 à 1970", mais il est aussi "un des premiers à inscrire la céramique dans le langage artistique de la deuxième partie du XXe siècle", souligne Eric Moinet, qui cite l’importance de la céramique dans le travail d’artistes comme Lucio Fontana ou Miquel Barcelò.
Pablo Picasso, Le Cavalier, 1950, Pichet à vin en terre cuite blanche tournée. Collection particulière

Pablo Picasso, Le Cavalier, 1950, Pichet à vin en terre cuite blanche tournée. Collection particulière

© Succession Picasso 2013, Crédit photo : Maurice Aeschimann
 
Influences méditerranéennes, de Chypre à l’Espagne
Sèvres expose donc aujourd’hui plus de 150 pièces originales en terre de Picasso, qui sont un régal d’invention graphique et plastique.
 
Le musée présente d’abord des pièces proches de celles qui ont pu inspirer Picasso quand il se met, à la fin des années 1940, à produire de nombreuses céramiques. Pour la plupart des pièces anciennes du bassin méditerranéen. Des pièces chypriotes comme celles que Picasso pouvait avoir dans son atelier, des taureaux ou des oiseaux stylisés.
 
Des œuvres de l’Antiquité grecque, encore, que Picasso a pu observer au Louvre et dont il aime reprendre les figures mythologiques. La céramique hispano-mauresque est importante aussi dans les sources de Picasso. Il a pu observer dans sa jeunesse des pièces comme les deux grands plats exposés. Ils sont décorés des deux côtés, comme la plupart des plats de Picasso. Les oeuvres en relief de Bernard Palissy, céramiste du XVIe siècle, lui inspireront des "natures mortes aux poissons".
Pablo Picasso, Vase aux danseuses ou Bacchanale, 24 juillet 1950, Grand vase à col évasé (empreinte originale), pièce unique, collection particulière.

Pablo Picasso, Vase aux danseuses ou Bacchanale, 24 juillet 1950, Grand vase à col évasé (empreinte originale), pièce unique, collection particulière.

© Succession Picasso 2013, crédit photo : Maurice Aeschimann
 
Picasso et les Ramié : une longue collaboration à Vallauris
Picasso s’était initié au modelage avec Francisco Durrieu dans les années 1900. Mais c’est à la fin des années 1940 que la terre va prendre de l’importance dans son œuvre. Il rencontre Georges et Suzanne Ramié en 1946 à Vallauris. L’année suivante, installé dans le sud, il revient les voir et commence à travailler dans leur fabrique Madoura.
 
Il apprécie le travail de Suzanne Ramié sur les formes traditionnelles et détourne des pièces utilitaires qui lui servent de support. "C’est un champ d’expérimentation nouveau pour Picasso" qui va à la fois travailler sur la céramique peinte et donner une dimension plastique à la céramique.
 
Pendant ces deux décennies, où il s’est installé dans le sud après les horreurs de la guerre, il retrouve ses origines méditerranéennes et "se réapproprie la céramique avec une gourmandise conforme à sa personnalité", explique Eric Moinet.
Pablo Picasso, Corrida - Scène de pique, 20 avril 1951, pièce unique, collection particulière

Pablo Picasso, Corrida - Scène de pique, 20 avril 1951, pièce unique, collection particulière

© Succession Picasso 2013, crédit photo : Gérard Friedli
 
La corrida, un goût d’Espagne
A partir d’une gourde créée par Suzanne Ramié, il invente un gros insecte bleu. De vases pansus à deux anses, il fait un oiseau ou un masque de faune. Dans un pôelon, il inscrit un visage en creux. Dans des plats ronds typiques de la Méditerranée, il peint un soleil, une chouette. Pour créer ces décors, il utilise parfois des pièces de rebut de l’atelier. Il récupère même des tessons dont il fait des fragments "archéologiques".
 
La corrida est un sujet majeur pour la céramique de Picasso, explique Frédéric Bodet, également co-commissaire de l’exposition. Picasso ne veut pas retourner en Espagne tant que Franco est au pouvoir mais son pays d’origine lui manque. Il peint des arènes sur des plats ronds ou, mieux encore, sur des plats ovales qui donnent une dynamique tourbillonnante à la scène. Picasso peint abondamment des taureaux, sur de la vaisselle ou sur des tomettes.
 
L’artiste ne fait pas que peindre sur des formes traditionnelles, il s’approprie des formes comme celle de ce très beau pot tripode de Suzanne Ramié, inspiré lui-même d’un vase chypriote, dont il fait un portrait de femme. Il dessine aussi des oeuvres originales et met les mains dans la terre.
Pablo Picasso, Soleil (recto), 9 avril 1957, pièce unique, Collection particulière

Pablo Picasso, Soleil (recto), 9 avril 1957, pièce unique, Collection particulière

© Succession Picasso 2013, Crédit photo : Maurice Aeschimann
 
Les céramiques éditées et leurs moules originaux
Un autre motif qui revient dans ses céramiques est la colombe, témoignage de son engagement au parti communiste. Un engagement qui l’amène aussi à vouloir créer des pièces accessibles au plus grand nombre.
 
Une salle de l’exposition de Sèvres est consacrée aux céramiques éditées par Picasso dans ce but. Outre ses céramiques uniques, il a donc décidé, avec les Ramié, de faire dans l’atelier Madoura des répliques authentiques d’un de ses originaux. Ou bien de transférer un sujet original gravé par lui sur une matrice en plâtre.
 
Ces pièces, abordables à l’époque, ont été tirées de cinq à plusieurs centaines d’exemplaires.
 
Quand Madoura a fermé en 2007, Alain Ramié, le fils de Suzanne et Georges, a confié les moules originaux à la Cité de la céramique de Sèvres qui les expose pour la première fois et dont on peut comprendre ici "la dimension plastique", selon les mots d’Eric Moinet.

Un "Grand vase aux danseuses" et un magnifique "Grand vase oiseau et poisson" côtoient ainsi les matrices qui les ont engendrés.
Pablo Picasso, Femme aux mains jointes (1947-1948), collection particulière

Pablo Picasso, Femme aux mains jointes (1947-1948), collection particulière

© Succession Picasso 2013 - Crédit photo : Maurice Aeschimann
 
Picasso n’était jamais venu à Sèvres de son vivant. Cette rétrospective lui rend hommage, soixante ans après son expérience à Vallauris.
 
Picasso céramiste et la Méditerranée, Cité de la céramique, 2 place de la Manufacture, Sèvres (92)
Tous les jours sauf le mardi, 10h-17h, jusqu’à 19h les vendredis, samedis et dimanches
Tarifs : 6 € / 4,5 €
Du 20 novembre 2013 au 19 mai 2014