Carl Andre, sculpteur minimal, au Musée d'art moderne de la Ville de Paris

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Publié le 22/12/2016 à 16H48
Vue de l’exposition, Carl Andre: Sculpture as Place, 1958–2010 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris ("Uncarved Blocks", 1975)

Vue de l’exposition, Carl Andre: Sculpture as Place, 1958–2010 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris ("Uncarved Blocks", 1975)

© Pierre Antoine

L'Américain Carl André, figure de la sculpture du XXe siècle et de l'art minimal, qui assemblait des poutres de bois, des plaques de métal, en dialogue avec l'espace, fait l'objet d'une rétrospective au Musée d'art moderne de la Ville de Paris, de ses poème graphiques jusqu'à ses dernières petites œuvres en passant par ses dallages métalliques (jusqu'au 12 février).

Considéré comme un artiste majeur qui a révolutionné la sculpture au XXe siècle et comme un des fondateurs de l'art minimal (qui utilise des matériaux bruts et des formes simples), Carl Andre a rapidement travaillé dans le plan horizontal plutôt que vertical. Sculpteur, il ne sculpte pas, il ne transforme pas les matières avec lesquelles il travaille (bois, acier, pierre, brique, béton) mais assemble des pièces, souvent sans les fixer les unes aux autres.
 
Il se fournit généralement auprès de producteurs situés dans la région du lieu où il va exposer, conçoit ses œuvres en rapport avec l'espace dans lequel elles vont être installées. Elles peuvent être ensuite démontées et ont parfois disparu pour être recréées plusieurs années plus tard. D'ailleurs l'achat en 1972 par la Tate de Londres, pour plusieurs milliers de dollars, des briques tout ordinaires qui constituaient son "Equivalent VIII", avait déchainé les commentaires désobligeants de la presse populaire et d'une partie du public pour qui l'oeuvre n'était qu'un "tas de briques". La "polémique des briques", comme on l'a appelée, lui a valu pourtant de devenir une des oeuvres d'art contemporain les plus connues de la Tate, selon le musée.
Vue de l’exposition, Carl Andre: Sculpture as Place, 1958–2010 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris ("Sand Lime Instar", 1966-1995)

Vue de l’exposition, Carl Andre: Sculpture as Place, 1958–2010 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris ("Sand Lime Instar", 1966-1995)

© Pierre Antoine


Pour commencer, les mots

Carl Andre est né en 1935 dans le Massachusetts, son père, d'origine suédoise, travaillait sur des chantiers navals comme dessinateur et lisait de la poésie à ses enfants. Carl Andre commence par peindre ("Je peins terriblement mal", confiait-il au Guardian en 2013) mais lors d'un voyage en Europe, il est marqué par Brancusi. A partir de 1957, il s'installe à New York où il produit ses premières œuvres.
 
L'exposition du Musée d'art moderne de la Ville de Paris, la première en France depuis celle du musée Cantini de Marseille en 1997, est chronologique et couvre toute sa carrière. Elle présente une trentaine d'assemblages de grande taille mais commence avec ses premières petites sculptures et ses poèmes. Car manquant de moyens et de place pour produire des sculptures, il fait de l'art avec le langage, réalisant des assemblages graphiques de mots tapés à la machine, en noir avec parfois aussi du rouge : leur sonorité, les formes qu'ils constituent et les espaces qui les séparent sont aussi important que le sens.
 
Les premières sculptures de la fin des années 1950 et du début des années 1960 ont généralement disparu mais on peut les voir grâce aux images en noir et blanc du photographe et réalisateur Hollis Frampton, ami de Carl Andre : un téléphone est plongé dans un saladier rempli d'eau, il assemble des objets industriels métalliques, des engrenages, des roues des plaques et des clous, et déjà il empile des briques.
Vue de l’exposition, Carl Andre: Sculpture as Place, 1958–2010 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris ("Ferox", 1982)

Vue de l’exposition, Carl Andre: Sculpture as Place, 1958–2010 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris ("Ferox", 1982)

© Pierre Antoine

Des sculptures qui courent au sol

Il reste quelques petits assemblages d'éléments de plexiglas, de bois ou de métal, souvent récupérés, à une époque où il est obligé de travailler pour les chemins de fer pour subsister. Toute sa vie, il va d'ailleurs continuer à produire des associations d'objets divers, un peu à la façon des readymades à la Duchamp, qu'il appelle ses "Dada Forgeries" (contrefaçons Dada).
 
Mais dès 1959, Carl Andre s'approche de ce qui va constituer le cœur de son œuvre en créant des sculptures comme "Pyramid", un assemblage d'éléments de bois emboités et démontables. On est encore dans la verticalité mais rapidement, ses créations vont s'étendre sur le sol comme "Redan" (1964), un grand zigzag de poutres de bois sur trois niveaux. "Lever" (1966) est une ligne de 137 briques qui court au sol, comme un empilement horizontal, une "colonne tombée" en référence à la "Colonne sans fin" de Constantin Brancusi.
 
Les briques, il va aussi les étaler à terre, pour créer une sculpture "aussi plate que l'eau", assemblant 120 briques dans huit combinaisons différentes de largeur et de longueur et espacées au sol.
Vue de l’exposition, Carl Andre: Sculpture as Place, 1958–2010 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris ("46 Roaring Forties", 1988)

Vue de l’exposition, Carl Andre: Sculpture as Place, 1958–2010 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris ("46 Roaring Forties", 1988)

© Pierre Antoine


Des œuvres "qu'on peut ignorer si on le souhaite"

Plus radicaux encore dans l'horizontalité, ses assemblages de fines dalles de métal, souvent de l'acier oxydé, sur lesquels il souhaitait que le visiteur marche (doucement) pour éprouver la sensation de la matière, de sa densité, de sa résonance, de sa texture. Il forme des carrés de plaques carrées, parfois en damier. Il vient caler dans le coin d'une salle un dallage qui remplit la moitié de sa surface en suivant une diagonale ("Ferox", 1982). Carl Andre crée en fonction du lieu où il va exposer. Ses assemblages qui "jouent autant sur l'effacement que sur la présence" sont conçus "comme un révélateur de l'espace avec lequel (ils sont) en résonance", explique dans le catalogue Sébastien Gokalp, co-commissaire de l'exposition.
 
"Je ne veux pas faire d'oeuvres grandiloquentes ou tape-à-l'oeil. J'aime les œuvres avec lesquelles on peut être dans une pièce et qu'on peut ignorer si on le souhaite", disait-il en 1968 et ces œuvres sont celles qui semblent le plus correspondre à cette idée. Vingt ans plus tard il réalisait un long chemin de de dalles ("46 Roaring Forties", 1988).
 
En même temps Carl Andre continue à empiler de grosses poutres de bois, comme pour cette espèce de pont massif ("Neubrückwerk", 1976). Il emploie aussi de la pierre, comme un granit bleu qu'il utilise pour "Breda" (1986), longue épine dorsale baptisée d'après une ville néerlandaise marquée par les guerres et nouveau clin d'œil à la "Colonne sans fin" de Brancusi. Il semble d'ailleurs faire de plus en plus allusion à l'histoire et à la mythologie : les stèles identiques en béton de "Lament for the Children" emplissent la surface d'une salle et évoquent un cimetière.
Vue de l’exposition, Carl Andre: Sculpture as Place, 1958–2010 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris ("Lament for the Children", 1976-1996)

Vue de l’exposition, Carl Andre: Sculpture as Place, 1958–2010 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris ("Lament for the Children", 1976-1996)

© Pierre Antoine

Carl Andre : il n'y a aucune idée sous mes plaques

Les œuvres de Carl Andre ne sont pas monumentales. Leurs dimensions dépendent de sa capacité physique à manier les matériaux qu'il utilise, récupérés dans les rues de son quartier de Manhattan quand il est jeune et fauché, commandées plus tard aux industries locales, souligne dans le catalogue de l'exposition Yasmil Raymond, autre commissaire de l'exposition du Musée d'art moderne. Ses pièces sont généralement démontables et transportables.
 
Depuis quelques années, il a arrêté de manipuler de grandes masses mais continué à créer de petites sculptures, comme à ses débuts, pour son plaisir ou pour les donner à ses proches. Des œuvres délicates qui tiennent désormais dans une vitrine.
 
Associé par certains à l'art conceptuel, Carl Andre disait au Guardian (interview citée plus haut) : "Mon travail ne vient pas des idées, il vient de mes désirs." Sur le même thème, il disait en 2011, dans un entretien au New Yorker : "Je déteste qu'on dise de moi que je suis un artiste conceptuel, mon travail est si matériel. Il n'y a que le sol sous mes plaques, aucune idée, rien, zéro."
 
Ces dernières années, la matière s'est faite légère, légère, mais elle est toujours là.
Vue de l’exposition, Carl Andre: Sculpture as Place, 1958–2010 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (dernières sculptures)

Vue de l’exposition, Carl Andre: Sculpture as Place, 1958–2010 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (dernières sculptures)

© Pierre Antoine