Ugo Mulas, la photographie et l'art, à la Fondation Cartier-Bresson

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 19/01/2016 à 17H42
Ugo Mulas, "Andy Warhol, Philip Fagan et Gerard Malanga", New York, 1964

Ugo Mulas, "Andy Warhol, Philip Fagan et Gerard Malanga", New York, 1964

© Estate Ugo Mulas, Milano - Courtesy Galleria Lia Rumma, Milano / Napoli

Ugo Mulas, artiste italien qui a beaucoup réfléchi à l'acte photographique, a publié à la fin de sa vie un livre fondamental, intitulé tout simplement "La photographie". A l'occasion de sa première publication en français, la Fondation Henri Cartier-Bresson expose une soixantaine de ses images tirées pour la plupart de l'ouvrage, publié par Le Point du jour.

Ugo Mulas est peu connu en France. C'est pourtant une figure majeure de la photographie européenne du XXe siècle. On a pu voir l'an dernier au Centre Pompidou ses "Verifiche" (vérifications), dans le cadre de l'exposition "Qu'est-ce que la photographie". Ces douze œuvres posent la question du sens de la pratique photographique et font partie de son livre "La photographie", son dernier, publié à la fin de sa (courte) vie puisqu'il est mort en 1973, à l'âge de 45 ans.
 
Le livre n'avait jamais été traduit en français. C'est chose faite avec sa publication par Le Point du jour, à Cherbourg, où l'exposition a été présentée avant de venir à Paris. "La photographie" est fait de brèves séquences d'images précédées de textes. Il y présente essentiellement ses images d'artistes et les "Verifiche".
Ugo Mulas, "Marcel Duchamp", New York, 1965

Ugo Mulas, "Marcel Duchamp", New York, 1965

© Estate Ugo Mulas, Milano - Courtesy Galleria Lia Rumma, Milano / Napoli


Du bar Jamaica de Milan aux ateliers de New York

Né en 1928 dans la région de Brescia, Ugo Mulas s'installe à la fin des années 1940 à Milan où il fait des études de droit et fréquente les milieux culturels. Autodidacte, il se met à la photographie un peu par hasard et commence par faire des images de ses amis du bar Jamaica, repaire des jeunes artistes et intellectuels milanais, et des vues sobres, grises et puissantes de la banlieue de la ville, qu'on voit entre chien et loup les pieds dans la neige.
 
Très vite, il devient professionnel et travaille pour des journaux et des revues. Il fait aussi des photos de mode et de publicité.
 
Ugo Mulas couvre la Biennale de Venise, à partir de 1954. Il y photographie Max Ernst perdu dans la foule d'un vaporetto, Alberto Giacometti sublime, souriant, les mains jointes devant le visage. En 1964, Ugo Mulas se rend à New York où il va photographier les artistes émergents dans leurs ateliers.

La planche-contact, trace de l'anti-instant décisif

Son travail est "entre autoportrait et vision critique de la scène artistique", remarque Giuliano Sergio, commissaire associé de l'exposition. "Il est là pour faire émerger le travail de l'artiste", dans une sorte d'"anti-instant décisif". Pour Ugo Mulas, tous les instants se valent, et c'est ainsi qu'il va utiliser la planche-contact, l'agrandir pour l'exposer et montrer ainsi ces instants qui peuvent tous être exceptionnels.
 
Il cherche à traduire l'esprit et la démarche des artistes et se fait discret pour capter leurs gestes, voire l'absence de geste, leur réflexion. Quand l'art se fait conceptuel, la photo va être la seule trace du processus artistique.
 
Andy Warhol, lunettes noires, apparaît le nez en l'air au milieu de fleurs qui peuplent son atelier. Kenneth Noland, perché sur un escabeau, contemple une grande toile posée au sol. A l'inverse, Frank Stella, la langue entre les lèvres, a le nez sur son pinceau qu'il appuie sur la toile avec application, comme un ouvrier de la peinture.

Saisir le cheminement artistique

Dans l'atelier de Rauschenberg, c'est le grand bazar d'objets divers qui retient l'attention du photographe, ailleurs il attrape Barnett Newman gesticulant devant une grande toile toute blanche, et agrandit la planche contact.
 
Une très belle série montre Jasper Johns peignant, le bras gauche dans le dos et courbé vers son grand tableau accroché au mur, à côté de son ombre qui envahit une partie de la surface. Ugo Mulas en a fait aussi un tableau de planches contact.
 
Dans une séquence célèbre, Lucio Fontana se prépare pour un de ses "tagli" (entailles). Il regarde la toile, un gros plan saisit la lame qui appuie sur celle-ci, puis la fente est réalisée, le point est fait sur le grain de la toile, tandis que l'artiste qui vient de terminer son geste est flou, penché, la main bouge encore. "Ce tableau me fit comprendre que le cheminement de Fontana était beaucoup plus complexe et que le geste final ne le révélait qu'en partie", écrit Ugo Mulas.
 
Quant à Marcel Duchamp, qu'il rencontre à New York en 1964, c'est son silence qu'il saisit, un silence comme ironique, "un refus de faire qui est en réalité une autre façon de faire et de poursuive un discours", écrit Ugo Mulas. De plus en plus, quand il part à la recherche du processus créatif de tous ces artistes, c'est sa propre pratique photographique qu'il interroge.

Les "Verifiche", des photographies sur la photographie

Une interrogation qui se conclut dans un final magistral, avec les "Verifiche", dont trois sont exposées à la Fondation Cartier-Bresson. Ces "photographies ayant pour thème la photographie elle-même" visent à en "identifier les éléments constitutifs et leur valeur propre", selon les mots de l'artiste, qui veut revenir sur vingt ans de pratique.
 
Dans la première, un hommage à Niepce, l'inventeur de la photographie, Ugo Mulas interroge la "surface sensible", la pellicule même, "l'élément clé de mon métier", dit-il. Il montre une planche faite avec un film tout noir, un "rouleau vierge développé", qui n'a donc pas été exposé à la lumière, sauf l'amorce, toute blanche.
 
La dernière "Verifica" est un hommage à Marcel Duchamp, il reprend la même pellicule mais il la met sous une vitre brisée.
 
Entre les deux, un autoportrait dédié à Lee Friedlander, fait pour vérifier un autre aspect de la photographie, l'appareil, "un outil qui m'exclut au moment où je suis le plus présent". Une photo qui révèle son "obsession d'être présent, de me voir pendant que je vois, de participer en m'impliquant". Un miroir accroché à une fenêtre lui renvoie son image tandis que son ombre est projetée sur un mur.