Photo historique censurée par Facebook : le réseau social fait marche arrière

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 09/09/2016 à 17H42
Une lettre ouverte à Facebook en une du journal norvégien "Aftenposten" vendredi 9 septembre 2016.

Une lettre ouverte à Facebook en une du journal norvégien "Aftenposten" vendredi 9 septembre 2016.

© Cornelius Poppe/AP/SIPA

Face à la polémique, Facebook a annoncé vendredi être revenu sur sa décision de censurer la célèbre photo d'une petite fille nue brûlée au napalm pendant la guerre du Vietnam, cliché considéré comme un document historique et récompensé par le fameux prix Pulitzer.

"Nous avons décidé de rétablir l'image sur Facebook là où nous sommes au courant qu'elle a été retirée", a indiqué un porte-parole du groupe dans un courriel à l'AFP, disant avoir tenu compte des réactions de sa communauté d'utilisateurs et du "statut emblématique et d'importance historique" du cliché.

Dans la foulée, Facebook a republié le post initialement censuré de la Première ministre norvégienne Erna Solberg qui était en première ligne des protestataires face à cette censure.

"Nous reconnaissons l'importance historique et mondiale de cette image"

Facebook avait initialement justifié sa décision en faisant valoir que la photo ne respectait pas ses règles sur la nudité, avant de faire marche-arrière. "L'image d'un enfant nu serait normalement supposée enfreindre les règles de notre communauté, et dans certains pays pourrait même être considérée comme de la pédopornographie. Dans le cas présent, nous reconnaissons l'importance historique et mondiale de cette image pour documenter un moment particulier", a ajouté vendredi le porte-parole.

La photo incriminée, publiée à l'époque par l'agence Associated Press, montre une fillette nue de neuf ans fuyant sur une route, hurlant de douleur et de terreur, après une attaque au napalm de son village, le 8 juin 1972. L'enfant, Phan Thị Kim Phúc, née en 1963 et alors âgée d'environ 9 ans, a survécu à ses blessures dont elle a gardé des séquelles. Elle est restée en contact avec le photographe Nick Ut qui s'est chargé lui-même de la transporter immédiatement à l'hôpital, ce qui lui a sauvé la vie. Plus tard, la petite fille a décidé de se consacrer à la promotion de la paix. En 1997, elle est devenue ambassadrice de bonne volonté à l'Onu.

La polémique autour de ce cliché la représentant était partie de la suppression par Facebook il y a deux semaines d'une publication de l'auteur norvégien Tom Egeland sur le thème des photos de guerre, illustrée notamment par ce fameux cliché. Des utilisateurs ayant pris sa défense en publiant à leur tour la photo ont ensuite subi la même censure, y compris, vendredi matin, la Première ministre Erna Solberg qui a choisi de publier la photo au nom de la liberté d'expression.

C'était le premier cas connu de censure visant un chef de gouvernement sur le réseau social.

La Norvège questionne la politique de Facebook

Très active dans les nouveaux médias, la Première ministre Erna Solberg a défié ainsi le géant américain vendredi matin en publiant la photo que celui-ci jugeait contraire à ses règles sur la nudité. Son post a disparu en fin de matinée, supprimé selon elle par Facebook.
 
"Ce que Facebook fait en supprimant des photos de ce type, aussi bonnes soient leurs intentions, c'est éditer notre histoire commune", a souligné la chef du gouvernement dans un nouveau post dans lequel la nudité de la fillette était masquée par un rectangle noir. "J'espère que Facebook saisira cette occasion pour examiner sa politique rédactionnelle", a-t-elle ajouté.

 

Le débat a débuté il y a deux semaines dans le pays

Erna Solberg avait choisi de publier la photo au nom de la liberté d'expression dans un débat qui a progressivement enflé dans le pays scandinave.

"Si nous reconnaissons que cette photo est iconique, il est difficile de faire une distinction et d'autoriser la photo d'un enfant nu dans un cas et pas dans d'autres", s'était défendu Facebook après que la polémique a éclaté. "Nous essayons de trouver le bon équilibre pour permettre aux gens de s'exprimer tout en préservant une expérience sûre et respectueuse pour notre communauté."
 
Refusant de désarmer, Erna Solberg avait de nouveau publié la photo de la fillette vietnamienne ainsi que d'autres clichés emblématiques, tous biffés d'un carré noir, afin de souligner par l'ironie l'absurdité de censurer des photos historiques.

Une censure qui passe mal

Cette censure est mal passée dans un pays chantre des libertés. L'affaire a pris de telles proportions que la Fédération de la presse norvégienne a appelé le fonds de pension du pays, le plus gros fonds souverain au monde, qui possédait 0,52% fin 2015, à examiner si cette pratique était conforme aux critères éthiques qui régissent ses investissements.
 
D'autant plus inquiets que Facebook s'est imposé comme un canal essentiel d'information, des médias traditionnels se sont aussi engagés dans le débat en Norvège et au-delà.

 

Lettre ouverte à Mark Zukerberg en une de la presse

Vendredi matin, le plus grand journal norvégien Aftenposten a consacré sa Une à la fameuse photo et publié une longue lettre ouverte à Mark Zuckerberg, le fondateur du populaire et puissant réseau social. "Je t'ai écrit cette lettre parce que je suis préoccupé par le fait que le média le plus important au monde limite la liberté au lieu d'essayer de l'étendre et parce que cela se produit d'une façon parfois autoritaire", écrit le rédacteur en chef Espen Egil Hansen.
 
Dans un entretien avec l'AFP, M. Hansen a ensuite dit avoir "peur qu'on en arrive à une société où c'est un dénominateur commun qui détermine ce qui est choquant pour la population mondiale". 
 
"L'information doit être aussi acceptable dans un petit village au Pakistan que dans un milieu intellectuel à Paris. Ce dénominateur commun est un mécanisme très dangereux quand il est mis en œuvre par le rédacteur en chef le plus influent au monde", a-t-il ajouté en référence à Mark Zuckerberg.

Censurés aussi, l'Origine du monde ou La Petite Sirène

L'affaire a des précédents, y compris avec des œuvres d'art. Facebook doit passer devant la justice française, poursuivi par un utilisateur pour avoir censuré une photo du tableau de Gustave Courbet "L'Origine du monde", représentant un sexe féminin.
 
Au début de l'année, une députée danoise s'est aussi plainte de ne pas pouvoir publier un cliché de la Petite Sirène, la célèbre statue et emblème de Copenhague, parce qu'elle contenait "trop de peau nue ou de sous-entendus sexuels".