Mois de la photo: Jesse A. Fernandez, un portraitiste subtil, exposé à Paris

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 04/12/2012 à 09H20
Ronald Kitaj, Londres, 1978

Ronald Kitaj, Londres, 1978

© Jesse A. Fernàndez

Le Mois de la photo, à Paris, c’était novembre. Mais de nombreuses expositions se poursuivent. Jusqu’au 28 février, la Maison de l’Amérique latine nous fait découvrir Jesse A. Fernández, un artiste international, Américain d’origine espagnole, né à Cuba et mort à Paris, curieux de tous les arts, qui a photographié la révolution cubaine et fait d’émouvants portraits de tout ce que l’Europe et l’Amérique comptaient de peintres, d’écrivains et de musiciens

Jesse A. Fernández (1925-1986) est cubain sans être vraiment cubain. Il est né à Cuba, de parents espagnols. Mais il a passé son enfance en Espagne. Et c’est là qu’il disait être le plus à l’aise. Ses parents quittent l'Europe de nouveau au moment de la Guerre civile espagnole. Retour à Cuba donc.

Quand on lui demande quel est son pays, il ne cite pourtant ni l’Espagne ni Cuba : dans un entretien avec Jacques Chancel sur France Inter, en 1981, il disait qu’il était américain. Car dès 1942, il va étudier aux Etats-Unis et y passe des années, sans oublier ses voyages en Amérique Latine.

Il s’installe en 1977 à Paris, pour l’amour de la France et celui d’une femme, dit-il. Et il y passe les dernières années de sa vie. C’est un artiste qui est un peu de partout et de nulle part.

Fidel Castro, Cuba, 1959

Fidel Castro, Cuba, 1959

© Jesse A. Fernàndez
Un peintre photographe
Jesse A. Fernández est-il photographe ? On se dit que oui, incontestablement, quand on voit ses photos. Mais sa vocation était celle d’un peintre, et il se définissait comme peintre, même si c’est comme photographe qu’il s’est fait connaître.

« Jesse était un peintre de vocation que la vie a transformé en photographe d’occasion », disait son ami l’écrivain cubain Guillermo Cabrera Infante (1929-2005).

L’exposition de la Maison de l’Amérique latine nous présente les travaux photographiques de Jesse A. Fernández. Même si, en introduction, quelques-unes de ses peintures nous indiquent son intérêt pour l’écrit, pour les surfaces et les signes et son goût du voyage.

Jorge Luis Borges et sa mère, New York, 1961

Jorge Luis Borges et sa mère, New York, 1961

© Jesse A. Fernàndez
Photographe par hasard
C’est par hasard, disait-t-il, qu’il a commencé à faire de la photo : en 1952, il est à Medellìn, il rend souvent visite aux Indiens et il a envie de les faire connaître. Il s’achète un Leica et fait ses premières images, documentaires. En Colombie puis au Guatemala. A la veille de la révolution, il est de nouveau à Cuba, où il photographie les cérémonies officielles et les courses automobiles, avant de travailler pour Fidel Castro et ses « barbudos » fraîchement arrivés à La Havane.

Le tour que prend la révolution castriste ne lui plaît pas. Jesse Fernandez retourne à New York. Il fait du photojournalisme mais ce n’est pas ce qu’il sent le mieux. Il excelle surtout dans le portrait, captant l’âme des artistes qu’il côtoie. Pour lui, « la photo, c’est une sensibilité, surtout », pour en faire, « il faut être intéressé par les autres ».

La littérature comptait beaucoup pour lui. Il vivait toujours au milieu des livres. Il aimait aussi la musique, et pendant ses nombreuses années new-yorkaises, il a écumé les clubs de jazz.

Ernest Hemingway, La Havane, 1958

Ernest Hemingway, La Havane, 1958

© Jesse A. Fernandez
Des portraits, de Borges à Dali
Jesse A. Fernàndez a côtoyé les grands écrivains, les peintres et les musiciens, à New York, à Madrid, à La Havane ou à Paris et les a immortalisés en situation, en lumière naturelle, dans leur bureau, dans leur atelier ou dehors, dans des lieux où ils étaient bien. Heitor Villa Lobos composant, un gros cigare à la bouche. Wifredo Lam perdu dans de hautes herbes ou sous un de ses tableaux. Jorge Luis Borges avec sa mère dans un salon chic. Ernest Hemingway à son bureau. Carlos Fuentes dans une rue de Mexico la nuit.

Les portraits les plus inspirés sont ceux qu’il prend à New York. On a l’impression que tout ce qui compte en art y est réuni à la fin des années cinquante. Dali dessine : on ne voit que ses mains tenant un carnet de croquis. Sur la photo suivante, le point de vue est inversé : concentré, la moustache en l’air, l’artiste regarde d’un oeil incroyablement aigu.

Wifredo Lam, La Havane, 1958

Wifredo Lam, La Havane, 1958

© Jesse A. Fernandez
Des dédicaces d'artistes
Le photographe aime faire poser ses sujets dans la rue, devant un mur. Mario Vargas Llosa se tient, impérial, dans un pardessus sombre, devant un mur décrépi de New York.

Jesse Fernández a aussi photographié Marlene Dietrich en gros plan, intense, le visage levé vers quelqu’un. Ou les musiciens de jazz, Max Roach, sourire aux lèvres, en contre-plongée, et le mouvement d’une de ses baguettes, dans l’obscurité d’un club.

Souvent, il fait des cadrages verticaux, laissant un grand espace au-dessus de la tête du sujet, comme si quelque chose d’immatériel, de l’ordre de l’esprit, devait être saisi en même temps que son corps physique.

Une petite salle de l’exposition, particulièrement émouvante, présente des dédicaces d’artistes : sous un portrait par Jesse Fernández, ils ont écrit quelques lignes, dessiné, fait un collage.

La plupart des photographies présentées sont des tirages d'époque, de la main de l'artiste, qui aimait le moment magique où l'image apparaît dans le révélateur.

Jesse A. Fernández, de La Havane à Paris, Tours et Détours, Maison de l'Amérique latine, 217 boulevard Saint-Germain, Paris 7e
tous les jours sauf le dimanche, du lundi au vendredi de 10h à 20h, le samedi de 14h à 18h, entrée libre
jusqu'au 28 février 2013