Le déclin de l'Angleterre ouvrière par Chris Killip au Bal de Paris

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 06/07/2012 à 09H47
Le mur du grand amour, centre-ville de Gateshead, Tyneside, 1975, Courtesy of the Artist

Le mur du grand amour, centre-ville de Gateshead, Tyneside, 1975, Courtesy of the Artist

© Chris Killip

Le Bal, le plus tout à fait nouveau lieu parisien dédié à la photo, offre ses cimaises à Chris Killip, un photographe britannique qui a passé des années dans le nord-est de l’Angleterre en pleine désindustrialisation. Il y a assisté, avec les ouvriers des chantiers navals ou de l’industrie textile, à la fin d’un monde. Sans démonstration, tout en suggestion, il nous livre des images en noir et blanc d’une beauté tragique

De dos, l’homme est face à un mur de brique, les mains dans les poches de son manteau élimé. Le vent soulève ses cheveux et de vieux journaux qui traînent par terre. Son ombre, plus grande que lui au soleil couchant, est projetée sur le mur. Sur celui-ci, une inscription en petit : « true love » (grand amour). « C’est une image de toute beauté, c’est magistral », nous dit Diane Dufour, la directrice du Bal.

Cette photo a été prise par Chris Killip à Tyneside, près de Newcastle, en 1975. C’est l’époque où un monde disparaît, celui de la classe ouvrière du nord-est de l’Angleterre. Le monde des mines, des chantiers navals et de la sidérurgie. « La part d’ombre prédomine, tout est emporté », dit Diane Dufour. C’est la fin d’une ère, « c’est tragique mais ce n’est pas dramatique ». La petite inscription, qui donne son nom à la photo, est signe que les choses sont ouvertes.

Mr Johnny Moore, Ballaona, Michael, 1971, Courtesy of the artist

Mr Johnny Moore, Ballaona, Michael, 1971, Courtesy of the artist

© Chris Killip
Une photographie en rupture
En même temps qu’il témoigne sur une société en train de se disloquer, Chris Killip invente une nouvelle façon de faire de la photographie documentaire, souligne la directrice du Bal. Il invente un langage plus en suggestion. Son propos est ouvert, il ne propose pas une seule lecture, ce qui l’intéresse, c’est « comment moi j’ai vécu cette période ».

« Voici un livre subjectif sur l’Angleterre telle que je l’ai vécue. (…) Ces photos parlent davantage de moi que de ce qu’elles montrent », explique Chris Killip dans l’introduction de « In Flagrante », son livre majeur, publié en 1988.

Chris Killip est né en 1946 sur l’île de Man. Son père tient un pub. Il quitte l’école à 16 ans pour travailler dans un hôtel. Il décide de devenir photographe quand il voit l’enfant à la bouteille d’Henri Cartier-Bresson. Il part pour Londres où il est l’assistant d’un photographe de publicité. Et puis il a la révélation de sa vie quand il visite le MoMA et voit les photos de Walker Evans, Paul Strand et Angust Sander. Il retourne à l’île de Man où il saisit la trace d’un monde qui va disparaître alors que l'île se transforme en paradis fiscal. L’exposition du Bal s’ouvre sur quelques images de son île natale, dont une image des foins, qu’il a tenu à exposer.

Buste, Pelaw, Gateshead, Tyneside, 1978 Courtesy of the Artist

Buste, Pelaw, Gateshead, Tyneside, 1978 Courtesy of the Artist

© Chris Killip
La classe ouvrière en déroute (1970-1990)
Ensuite, à partir des années 1970 et pendant quinze ans, Chris Killip s’est installé à Newcastle-Upon-Tyne et dans ses alentours, s’immergeant dans les communautés ouvrières, un milieu à l’identité très forte qui subissait ses premiers revers avant d’être laminé. L’époque des grandes grèves de mineurs, dont celle de 1984, qui signe la grande défaite de la classe ouvrière anglaise face au gouvernement Thatcher. C’est sur cette période charnière d’une vingtaine d’années que se concentre l’exposition du Bal.

Chris Killip a beaucoup photographié la petite ville de Tyneside, qui vivait autour des chantiers navals, en train de fermer. Il prend le temps de rencontrer ses sujets. Il est capable encore aujourd’hui de tous les nommer par leur nom. En montrant leur univers, il « convoque une réflexion chez le spectateur », remarque Diane Dufour.

A l’époque, en 1975, les chantiers de Tyneside construisent le plus grand tanker du monde, Tyne Pride (la fierté de la Tyne). Le photographe a pris trois images au même endroit, à trois moments différents, qui témoignent des bouleversements en cours.

Punks, Gateshead, Tyneside, 1985 Courtesy of the Artist

Punks, Gateshead, Tyneside, 1985 Courtesy of the Artist

© Chris Killip
Des images de solitude
Sur la première, des enfants jouent devant des maisons en briques qui jouxtent les chantiers navals. On voit juste le nez du supertanker. Quelques mois plus tard, le même paysage est sous la neige, le navire a disparu et une inscription sur le mur dit : « Don’t vote, prepare for revolution » (ne votez pas, préparez-vous à faire la révolution). La dernière, deux ans plus tard (1977), ressemble à un paysage de guerre. Les maisons sont en ruines. Comme elles ne valaient plus rien, leurs propriétaires y ont mis le feu pour être relogés.

Chris Killip combine distance et empathie, avec des sujets chez qui il sent une immense solitude. La solitude de la petite dame courbée à l’arrêt de bus. Et la solitude en groupe aussi. Dans une famille à la plage le dimanche, où personne ne se regarde. Ou dans des groupes de jeunes « sniffeurs de colle » ou de punks qui regardent tous dans des directions différentes.

Rocker et Rosie rentrent chez eux, Lynemouth, Northumberland, 1984, Courtesy of the Artist

Rocker et Rosie rentrent chez eux, Lynemouth, Northumberland, 1984, Courtesy of the Artist

© Chris Killip
Un photographe plongé dans son milieu
A chaque fois, Killip se plonge réellement dans le milieu, passant des mois ou des années avec les gens qu’il photographie. Il va vivre 18 mois dans une caravane sur la plage de Lynemouth, où le spectacle d’hommes, de femmes et d’enfants ramassant du charbon rejeté par la mer, aidés de chevaux, l’a sidéré. Dans ce lieu, le Moyen-Age et le XXe siècle s’entremêlaient, dit-il. Il en tire des images d’une grande noirceur et d’une grande chaleur, en même temps.

« Le politique est quelque chose de fondamental, au Bal », nous confie Diane Dufour. « Il était donc important pour nous d’évoquer ces ruptures aujourd’hui. »

En même temps que les photos de Chris Killip, le Bal présente un petit film de John Smith, « The Girl Chewing Gum » (1976). Le réalisateur s’est posté au coin d’une rue de Londres, où vont et viennent des passants. Une voix semble commander leurs déplacements, jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’elle ne fait que les commenter. D’où une réflexion sur réalité et fiction, la réalité et fantastique.

Chris Killip, What Happened, Great Britain 1970-1990, Le Bal, 6 impasse de la Défense, 75018 Paris
Du mercredi au vendredi, 12h-20h, samedi 11h-20h, dimanche 11h-19h, nocturne le jeudi jusqu’à 22h
Tarifs : 5 € / 4 €
jusqu’au 19 août 2012

Le Bal propose aussi une programmation de conférences, de visites de l’exposition, de films et de rencontres

Filatures, 1974, Courtesy of the Artist

Filatures, 1974, Courtesy of the Artist

© Chris Killip