Henri Cartier-Bresson, "Images à la sauvette", une expo sur un livre mythique

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/02/2017 à 16H23, publié le 06/02/2017 à 16H15
A gauche, couverture d'"Images à la sauvette" - A droite, Henri Cartier-Bresson, Séville, Espagne, 1933

A gauche, couverture d'"Images à la sauvette" - A droite, Henri Cartier-Bresson, Séville, Espagne, 1933

© Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

En 1952, Henri Cartier-Bresson publie en France un livre de photographies, "Images à la Sauvette", qui revient sur vingt ans de travail du photographe. L'édition en anglais paraît au même moment sous le titre "The Decisive Moment" et va imposer la célèbre notion d'"instant décisif". La Fondation Cartier-Bresson consacre une exposition à cet ouvrage devenu mythique (jusqu'au 23 avril 2017).

Robert Capa a dit d'"Images à la sauvette" qu'il était "une bible pour les photographes". La Fondation Henri Cartier-Bresson présente une partie des 126 photos du livre en tirages d'époque ainsi que des documents qui y sont liés. L'exposition est l'occasion de remettre en question l'idée d'un "instant décisif", parfois envisagée de façon stricte.
 
Au moment où "Images à la sauvette" paraît, Henri Cartier-Bresson (1908-2004) a 44 ans et déjà une belle carrière derrière lui. Depuis vingt ans il travaille au Leica, un appareil qui est "devenu le prolongement de mon œil et ne me quitte plus", dit-il dans l'introduction de l'ouvrage.
Henri Cartier-Bresson, Images à la sauvette, Espagne et Maroc espagnol, 1933

Henri Cartier-Bresson, Images à la sauvette, Espagne et Maroc espagnol, 1933

© Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos


Un livre d'art avec des images pleine page

Il a voyagé en Espagne, passé un an au Mexique, puis séjourné aux Etats-Unis où il a fait du cinéma. En 1947 il a exposé au MoMA et cofondé l'agence Magnum. Quand il passe ensuite trois ans en Asie, de l'Inde à la Chine, c'est dans une optique plus documentaire.
 
Le projet qu'il entreprend avec Tériade, "c'était vingt ans de travail qu'il fallait mettre dans un livre", dit Cartier-Bresson dans un entretien de 1990 qu'on peut entendre dans l'exposition et où il raconte la genèse d'"Images à la sauvette". Un livre essentiel par rapport à son propre travail, mais aussi dans l'histoire de la photographie : "Tériade a été le premier à mettre la photo dans ce plan-là", dit il. L'éditeur, qui a créé des livres avec Matisse, Léger, Giacometti ou Miró fait alors d'un livre de photographie un livre d'art.
 
L'ouvrage à la maquette sobre, dont un fac-simile a été réédité chez Steidl en 2014, est de grand format, avec les images pleine page, précédées d'un texte où le photographe expose sa conception du reportage, du sujet, de la composition.
Henri Cartier-Bresson, Images à la sauvette (Verve, 1952), p. 127-128, Les derniers jours du Kuomintang, Shanghai, Chine, décembre 1948 - janvier 1949

Henri Cartier-Bresson, Images à la sauvette (Verve, 1952), p. 127-128, Les derniers jours du Kuomintang, Shanghai, Chine, décembre 1948 - janvier 1949

© Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos


Des images devenues des icônes

La Fondation Cartier-Bresson expose une sélection de tirages d'époque des photos présentées dans le livre, dont nombre sont devenues des icônes, accompagnées de documents liées à la création du livre. Une lettre de Miró, une lettre de Cartier-Bresson à Tériade, un article de Walker Evans dans le New York Times, un autre de Philippe Halsmann dans le New York Herald Tribune sur l'ouvrage, qui montrent le retentissement qu'a eu sa parution.
 
Plusieurs exemplaires de l'ouvrage original sont exposés, ouverts. Et on peut voir l'ensemble sur un film où quelqu'un le feuillette page après page.
 
Sur les cimaises de la fondation, il y a "Derrière la gare Saint-Lazare", où un homme saute par-dessus une flaque, une image qui est souvent qui est souvent citée quand on parle de l'"instant décisif", avec cette silhouette saisie en l'air et son reflet dans l'eau.
Henri Cartier-Bresson, "Images à la sauvette" (Verve, 1952), p. 34, Tehuantepec, Mexique, 1934

Henri Cartier-Bresson, "Images à la sauvette" (Verve, 1952), p. 34, Tehuantepec, Mexique, 1934

© Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos


De l'image isolée au reportage

On a les portraits des prostituées du quartier de Mexico où il a habité, la sieste dans l'herbe à Boston, les enfants qui jouent dans la rue en Espagne. C'est plus tard seulement, à l'époque de Magnum, que le photographe fait de véritables reportages : "Faire des reportages photographiques, c'est-à-dire raconter une histoire en plusieurs photos, cette idée ne m'était jamais venue", écrit-il dans le livre. Quand il passe trois ans en Asie (1948-1950), il est le dernier à photographier Gandhi vivant et il couvre ses funérailles. Il saisit aussi les derniers moments de la Chine nationaliste. Une image restera : celle d'une foire d'empoigne devant une banque où les gens se précipitent pour acheter de l'or.
 
"Images à la sauvette" évoque les deux aspects de son travail, de façon chronologique : les images plus intemporelles ou poétiques des débuts et celles qui sont plus "documentaires" des années Magnum, même s'il n'est pas toujours évident d'opposer les deux.
Henri Cartier-Bresson, "Images à la sauvette" (Verve, 1952, p. 69, Henri Matisse et son moldèle Micaela Avogadro, Vence, France, 1944

Henri Cartier-Bresson, "Images à la sauvette" (Verve, 1952, p. 69, Henri Matisse et son moldèle Micaela Avogadro, Vence, France, 1944

© Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos


Une couverture créée par Matisse

Dans les années 1940, Cartier-Bresson a fait des portraits d'artistes qui devaient servir à faire un livre. Le projet ne verra jamais le jour mais à cette occasion il rencontre Henri Matisse à qui la couverture d'"Images à la sauvette" va être confiée. On découvre dans l'exposition la maquette originale du peintre, de délicats papiers bleus et verts collés. "Les Américains ne comprenaient pas qu'on mette l'œuvre d'un peintre en couverture", dit Cartier-Bresson dans l'entretien cité plus haut, mais il s'agit pour lui d'un "immense hommage d'un des plus grands peintres à la photographie".
 
"Je marchais toute la journée l'esprit tendu, cherchant dans les rues à prendre sur le vif des photos comme des flagrants délits. J'avais surtout le désir de saisir dans une seule image l'essentiel d'une scène qui surgissait", raconte le photographe dans le texte d'"Images à la sauvette", et un bout de film montre sa façon de travailler, dans la rue, dans une espèce de danse. C'est l'éditeur qui est à l'origine du titre, qui résume sa façon de faire.
 
Cartier-Bresson n'est pas non plus à l'origine du titre anglais, "The Decisive Moment". C'est Tériade qui lui avait suggéré de mettre en exergue du livre un bout d'une phrase des mémoires du Cardinal de Retz (1717) : "Il n'y a rien dans le monde qui n'ait son moment décisif (…)" L'éditeur Simon and Schuster a retenu cette expression pour le titre de la version en anglais.
Henri Cartier-Bresson, "Images à la sauvette" (Verve, 1952, p. 68, Truman Capote, Nouvelle-Orléans, Etats-Unis, juillet 1946

Henri Cartier-Bresson, "Images à la sauvette" (Verve, 1952, p. 68, Truman Capote, Nouvelle-Orléans, Etats-Unis, juillet 1946


L'instant décisif, "je n'y suis pour rien", dit Cartier-Bresson

Si Henri Cartier-Bresson écrit : "Une photographie est pour moi la reconnaissance simultanée, dans une fraction de seconde, d'une part de la signification d'un fait, et de l'autre d'une organisation rigoureuse des formes perçues visuellement qui expriment ce fait", il ne reprend pas vraiment à son compte l'idée d'"instant décisif".
 
"On me prête ce terme mais je n'y suis pour rien", dit le photographe. Et il le relativise avec humour, quand il dédicace un exemplaire de l'édition en anglais pour Martin Parr : à la main, il ajoute au titre : The more or less Decisive Moment" (l'instant plus ou moins décisif).
 
Peine perdue, l'"instant décisif" lui colle à la peau depuis. Il a été adopté comme un dogme ou au contraire contesté par les générations de photographes qui l'ont suivi.
 
Dans un texte de 2009 cité dans l'exposition, la directrice de la Fondation Cartier-Bresson Agnès Sire met en question la simplification de la notion d'"instant décisif", dans laquelle nombre de photographes ont voulu voir une norme absolue, celle du moment où tout serait "en place de façon géométrique".  Elle préfère l'envisager comme un "art de l'accident poétique, savoir le voir et le saisir pour éviter 'l'instant perdu' à tout jamais" ("De l'errance de l'œil au moment qui s'impose, quelques pistes pour mieux voir", "Revoir Henri Cartier-Bresson", Textuel).